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Fernanda Farias De Albuquerque

Maurizio Iannelli

princesa

 

 

Brèves notes de contexte de Maurizio Iannelli

Princesa

Entretien

Glossaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Brèves notes de contexte

Maurizio Iannelli

 

Une crise profonde mena Fernanda au bord de l’irréparable. Ce jour-là, à ce moment-là, l’écriture fit une irruption tumultueuse dans sa vie. Giovanni, qui lui aussi écrivait de brefs récits autobiographiques sur son expérience de berger, lui souffla le remède : écrire pour rester entier, pour résister à l’action dévastatrice de la réclusion, pour ne pas oublier que l’on est né libre. Moi aussi, qui pendant ce temps réorganisais ses feuillets épars, je fus entraîné dans cette pratique devenue vitale. C’est ainsi que pendant plus d’un an, des cahiers et des petits billets voyagèrent entre ma cellule, celle de Giovanni et celle de Fernanda. Nos pensées, nos discussions, nos journées dévièrent brusquement vers des territoires inexplorés. Fernanda nous introduisit dans un monde inconnu, celui des transsexuels. Son écriture produisit une autre écriture, la mienne. Lentement, l’une renvoyant à l’autre, nous nous ouvrîmes un espace pour la rencontre, la connaissance réciproque et d’innombrables autres jeux dérobés au regard des gardiens. Comme trois funambules, nous nous poursuivîmes, incertains, le long du fil d’une spirale épistolaire qui nous emmena au-delà des murs, au-delà de la prison. C’est ainsi que Princesa est né. D’une rencontre irrégulière, de trois histoires, trois personnes que des itinéraires différents ont fini par conduire en prison : la lutte armée des Brigades rouges pour moi, la prostitution transsexuelle pour Fernanda, la vie de berger et le vol à main armée pour Giovanni. 

Le décor de notre rencontre fut la prison de Rebibbia. La scène, celle de l’arrivée dans l’unité G8 d’un groupe de brigadistes en pleine crise d’identité. La lutte armée était finie, les anciennes certitudes qui les avaient soudés s’étaient effritées. 1 Ils venaient de loin, de milliers de journées toujours identiques, accoutumés aux codes d’un petit univers exclusivement masculin. Je me trouvais parmi eux. Au début, la rencontre avec les trans nous désorienta. Des parfums de femme saisirent nos odorats déshabitués ; des jupes, des bas et des soutiens-gorge étendus aux fenêtres brisèrent les continuités mono-tones du précédent paysage carcéral. Pour nous, les révolutionnaires d’autrefois, momifiés par les carcans serrés de l’idéologie, ces corps photocopiés à partir de revues sexy, bloqués dans la transition d’un sexe à l’autre, représentèrent un énième outrage à la vieille manière de se comporter en prison. Comment répondre à leurs demandes d’être désignées au féminin ? À leurs avances exagérées ? Mais surtout, comment interpréter ces nouveaux fantasmes qui, la nuit, commencèrent à peupler nos rêves ? 2    

On se divisa en deux clans. Celui des indifférents, ceux qui, au prix d’efforts que j’imagine considérables, décidèrent de refouler et de faire taire toute émotion. Et le clan de ceux qui, s’abritant derrière mille autojustifications, furent à l’écoute des sentiments contradictoires d’attraction et de répulsion que ces ambiguïtés provoquaient. Je faisais partie de ce dernier et je connus Fernanda par l’intermédiaire de Giovanni.

Giovanni est un berger sarde. Il y a seize ans, il en avait alors dix-huit, il descendit du mont Alzu en quête de fortune, il entra dans une banque arme à la main et trouva, en même temps que sa condamnation, un destin : la perpétuité. Il vint me saluer, nous nous étions rencontrés dix ans auparavant dans la prison de haute sécurité de Fossombrone. Il jeta un regard d’expert à la cellule où je m’étais tout juste installé et m’apprit que le locataire qui m’y avait précédé venait de l’abandonner à la hâte en se passant la corde au cou. On se prit dans les bras, heureux de se retrouver. Puis il s’en alla, il avait un rendez-vous. Fernanda l’attendait à la fenêtre, derrière un grillage serré qui donnait sur le terrain de foot et séparait le quartier des transsexuels. À travers les barreaux, elle lui racontait le Brésil, l’Amazonie, son histoire de prostitution. Lui, la Sardaigne, ses infortunes, sa vie. Ils inventèrent une langue à eux, ils construisirent un monde. Il la suivit pendant toute la durée de son procès et, après la sentence, écrivit pour elle des demandes et des requêtes administratives pour lui obtenir quelques jours de liberté. Roméo et Juliette, c’est ainsi que les autres détenus les appelaient, pour plaisanter. Mais la prison est lâche et dans cette plaisanterie il y avait de l’agressivité et de la méchanceté. À cette époque, ceux qui parlaient aux « pédés » étaient violemment stigmatisés par les autres détenus. Ils étaient nombreux vouloir éloigner d’eux et du quartier ce voisinage contagieux. Mais Giovanni en avait eu assez, de la prison et des prisonniers. Quinze ans entre ces murs, c’était trop pour prêter attention à ces ragots et les récits de Fernanda continuèrent à remplir ses journées.  

À chaque pas, les funambules risquent le vide, ils ondoient, sans la certitude de la terre sous leurs pieds. Fernanda, entre une page et l’autre de son écriture, tomba cent fois. Elle perdit l’équilibre, elle trébucha à cause d’une identité sexuelle continuellement sous tension, sans cesse remise en question. Elle vacilla dangereusement face à l’annonce brutale de sa séropositivité, parce que sa famille était loin, parce que le milieu carcéral était brutal. La terre se déroba sous ses pieds, elle s’agrippa à nous. Et nous à elle. Parce qu’aussi bien Giovanni que moi, nous courions, haletants, après un sens, un temps, une identité différents de ceux, éternels, que scandait notre gardien. Et pendant deux ans, l’écriture de Fernanda supporta aussi, sans se briser, les silences, les reprises, les abandons et le poids de nos propres interrogations.

Pour communiquer avec Fernanda j’ai participé et contribué à la création de la « nouvelle langue ». À la variation écrite et orale qui fut le résultat de la chimie de nos langues maternelles. Le portugais, l’italien et le sarde. Dans les écrits originaux de Fernanda on trouve de délicieuses traces de sarde qui renvoient à son maître. Née uniquement pour nous, l’écriture originelle a par la suite été remaniée afin qu’elle soit accessible à un public plus large. Pour autant, différentes mains et différentes provenances culturelles ont peut-être laissé des traces jusque dans la dernière version.

Princesa n’est en fait qu’un fragment achevé d’une histoire plus ample qui va au-delà du texte. Une histoire qui pourrait commencer par la dernière ligne du livre : par la prison et les surprises d’une rencontre. La tâche de la rendre visible au lecteur a été confiée à ces brèves notes introductives.

L’idée de faire de Princesa un livre m’a été suggérée par Renato Curcio, c’est-à-dire notre éditeur, qui fut également notre compagnon de voyage et le témoin de cette aventure chancelante. Il me faut aussi remercier tout particulièrement Giorgio Benfenati pour la patience avec laquelle il a défendu et soutenu cette tentative ; Ombretta Borgia et Giancarlo Simoncelli pour leur aide lors de la dernière révision du texte et pour l’élaboration du glossaire. Naturellement, les limites et les défaillances incombent entièrement aux auteurs.    

 

 

 

Princesa

 

J’avais six ans et Cícera Maria da Conceição, ma mère, fatiguée par le travail dans les champs, me prenait dans ses bras et m’allongeait dans le grand lit. Dans un demi-sommeil, je la sentais, je la sens encore, m’enlever doucement mon short et ma chemisette.

Manuel Farías de Albuquerque, son mari, était mort quand elle était enceinte de moi. Mais pas avant d’avoir mis au monde mes deux sœurs et mon frère, Alaíde l’aînée, Aldenor le premier garçon et Adelaide. Tous mariés, tous émigrés dans les grandes villes du Brésil. São Paulo et Rio de Janeiro.    

La dernière à quitter la maison fut Adelaide. Álvaro lui faisait la cour, elle tomba enceinte. Cícera fit un esclandre dans le village. Elle quitta les champs de maïs et de coton, déboula chez le prêtre, chez le préfet. Elle réclama son dû, le sien et celui de sa fille : ce mariage devait se faire. Au départ, la famille d’Álvaro s’y opposa. Puis Dona Inacina intervint, elle parla avec tout le monde et arrangea tout. On pleura à l’église, on fit la fête à la fazenda. Du guaranà et du gâteau de goiaba pour mes cousins et moi. De la liqueur de jurubeba et du churrasco pour eux, les grands. Une fête nordestine. On tua un veau et deux dindons. Álvaro emmena Adelaide. Cícera et moi, on resta seuls.

Dans les grincements du grand lit, chaque soir, quand le soleil et le maïs l’avaient usée, je recueillais son premier soupir de soulagement. Maman, où est mon père ? Il est mort, Fernandinho. Personne ne prendra sa place, ni pour moi ni pour toi. Toutes ses larmes étaient pour Manuel Farías, sa solitude. Moi je me recroquevillais dans ce sentiment, elle me serrait contre sa poitrine.  

 

Moi j’étais la vache. Genir le taureau, Ivanildo le veau. 3 Chemisettes et shorts, on enlevait tout au milieu du bois. Loin de tous, c’était notre secret. Genir meuglait et me poursuivait. Une fantasia de bousculades, d’attouchements et de souffle lourd. Il montait la vache, il se déchaînait comme un diable sur moi. Il se démenait comme un chiot s’agrippant au pied de son maître. Quéquette et frottement. Ivanildo le veau, mon jeune cousin haletant, fourrait son museau dans cet enfer. Il léchouillait et suçait sous mon ventre. Oh, Ivanildo cherche la mamelle ! Ma petite mamelle. Engloutie, mordillée. Une chatouille, un frisson de joie. Avec Genir tout collant et à bout de souffle, le jeu était fini. Moi, épuisé. Mais Ivanildo nous relançait : Hé, il y a la brebis et le mouton, le chat et la chatte. Un dimanche, oncle João sortit d’on ne sait où et nous trouva. On prit une volée de coups, puis il alla tout raconter à Cícera.      

 

Des enfants ? De vrais diables ! 4 Elle aussi me flanqua des coups. Tante Maria, la femme de João, intervint : Cícera, arrête ! Mais tu vois pas que c’est qu’un gamin, c’est que des jeux de gamins !  

La grande opération de surveillance et de contrôle commença. Genir et Ivanildo insistaient : Tante Cícera, laisse Fernandinho venir jouer avec nous ! Non, il y a des choses à faire à la maison, il faut trier les graines. Mais les graines, c’est elle qui les mélangeait, je le savais bien, pour me garder avec elle : Fernandinho, viens me tenir compagnie. Viens trier le maïs et les haricots !

 

Quand l’insulte se fraiera un chemin, accolée à mon nom, après le Je vous salue Marie du soir, Cícera me chuchotera : Tu es grand maintenant, pourquoi tu ne vas pas dormir dans l’ancien lit d’Aldenor ? Non, s’il te plaît, je rêve de la forêt. Il y a le chien qui me mord, le Croquemitaine qui me frappe. C’est ton esprit qui te raconte tout ça, elle me rassurait. Quand tu dors, lui il part en voyage, il voit et il entend des tas de choses. Après, il revient et te raconte tout. Les rêves, c’est ça. Des choses belles, des choses moches. Si le jaguar te fait peur ou si le Croquemitaine vient t’embêter, couvre-toi avec ton T-shirt. Ne dors pas tout nu et tu n’auras pas peur. Mais si tu le mets en colère, ton esprit ne revient plus et tu es en danger. La maladie et la mort sont là.

 

Je faisais pipi au lit, je touchais mon front et mes épaules en faisant le signe de croix, je rêvais de la forêt. Je continuerai à tremper mes draps et je dormirai avec elle jusqu’à mes quatorze ans. Avec un T-shirt et le cauchemar du Croquemitaine jusqu’à aujourd’hui.

 

Maman, comment naissent les enfants ? C’est Dieu qui les amène avec l’avion de minuit. Moi aussi, je suis né comme ça ? Oui Fernandinho. Au matin, j’introduisis une variante. Je me couchai sur un lit d’herbe sèche et, les yeux au ciel, j’attendis l’avion et le bébé. Je jouais avec Josefa à la petite famille. Petite maison, petites casseroles et chacun son rôle dans la famille. Moi j’étais la mère. Mais ce n’était pas minuit et ma cousine s’énerva encore plus fort qu’un urutù : Oh, mais toi t’es pas une fille, t’es un garçon !    

 

Fernandinho, c’est mieux qu’avoir une fille, il se lève tôt, il m’apporte mon café et mon bol de tapioca au lit. Il fait la vaisselle et veut aussi faire la lessive. À sept ans, même Alaíde et Adelaide n’en faisaient pas autant.    

C’est comme ça que Cícera parlait de moi à Dona Inacina. Moi, je suis là et j’écoute en cachette, rempli d’orgueil et de joie.

 

Dona Inacina et ses filles : Maria Aparecida et Maria das Graças. Elles arrivaient chez nous après le coucher du soleil. Veuve depuis peu, Inacina gardait ses deux filles sous clé. À cause de ce tourbillon endiablé de garçons qui tourne autour des filles sans père, disait-elle. Elle les faisait venir chez nous pour écosser les haricots et égrener le maïs. Les deux veuves, les deux filles, et moi avec elles. Feu de bois, lampe à gaz et histoires de trancoso 5 : fables et légendes du Nordeste. 

Inacina savait bien raconter. C’était fabuleux. Nous autour d’elle, nous interprétions. Maria das Graças disait, sûre d’elle : Fernandinho fait le prince et moi la mariée. Non, je répliquais, moi aussi je veux épouser le prince ! Oh ! Mais toi t’es un garçon et pas une fille, tu peux pas ! Et pourquoi pas ? Moi aussi je veux mon prince charmant ! Non ! Tu peux pas ! Et c’était parti pour des chamailleries. Maria Aparecida me défendait : Si, Fernandinho lui aussi épousera son prince charmant. Ma douce Aparecida. 

 

Élevages et plantations dessinent une sorte de plaine au nord de la maison Farías. Mais un coup d’œil vers le sud renverse la vue : une terre d’un vert humide, pleine d’oiseaux et de chasseurs. Un abri d’ombre dense, une parcelle ancienne de forêt rongée. Étalée. De nombreuses heures de marche avant que la caatinga désolée 6 – terre de diables, de bandits et de saints – ne brûle tout dans la fixité du désert. Une terre émiettée, des pas qui s’enfoncent, des roches, des maquis d’épines et la morsure du soleil. Rapides, vers l’est, en direction de Remigio, un croisement d’autoroutes à six voies en direction de Cam-pina Grande, João Pessoa et Picuí.

 

Deux demi-noix de coco furent mes premiers seins. Cícera me surprit devant le grand miroir et vlan, une raclée. Je me couvrais avec la main pour être comme Aparecida même entre les jambes. C’était ma fantasia à moi, ventre rond et fente de petite fille.     

 

J’avais sept ans et je ne savais pas ce qu’était le péché. Les grands me cachaient les mots, moi, je les leur volais : Tu vois comment il se comporte, Fernandinho ? Il ne joue pas comme les autres garçons, il veut toujours faire la fille pour eux !    

Les filles m’écartaient : Oh, mais toi t’es un garçon, va avec les garçons ! Josefa et Aparecida me défendaient, il y aura toujours quelqu’un pour me défendre. Alors je restais, je les défiais. Je marchais comme elles, comme les fillettes. Les contrôles s’intensifièrent. Cícera me confia à Aldir. Il avait quinze ans, il devint mon gardien. Elle posait des questions, il rapportait.

 

Le samedi, à Remigio, on vend du poisson séché et des herbes miraculeuses. Des chaussures et des sous-vêtements pour les paysans. C’est la foire. Des camions, des cars et des saltimbanques arrivent de Campina Grande, de Solânea. L’après-midi, tout le monde est au match. Nous arrivions en bandes de tous les villages pour nous entasser autour du terrain vert. Aldir, à contrecœur, restait toujours à côté de moi. Encouragements et moqueries pour les joueurs, insultes pour moi : Voilà le veadinho ! Voilà l’hommefemme ! Genir et Ivanildo s’acoquinaient et se moquaient de moi. Je ramassais des pierres dures et je les lançais sur eux. L’hommefemme c’est vous, fils de pute ! Certains venaient vers moi : Qu’est-ce que t’as dit ? J’ai dit fils de pute ! Salauds ! Aldir me défendait. Aldir, tu défends un veadinho ! Qu’est-ce que ça peut vous faire, qu’est-ce que vous en avez à foutre de ce qu’il est. Ah, tu le défends parce qu’il te plaît ! Mais Aldir était le plus fort, personne n’avait le courage de le frapper.

 

Dis, Fernandinho, c’est vrai ce que les autres enfants disent de toi ? Quoi ? Ils disent que tu aimes faire ce que font les femmes. Non, c’est pas vrai Aldir ! Mais tu le fais avec Genir ! Enlève ton short, on va se baigner à la rivière. Je m’enfuis du bois, effrayé. En deux bonds, Aldir me rattrapa. C’était le plus fort de tous, il me jeta par terre. Il essaya, de toutes ses forces. Il renonça. Il eut peur de ma peur. Moi sept ans, lui quinze. Ne dis rien à Cícera ! Sinon je te tue !  

 

Je voulais tant qu’il m’aime, Aldir. Je désirais son affection, simplement. Je savais bien qu’il ne me tuerait pas. Moi j’étais la vache, j’aimais faire la fille avec les filles, avec mes cousins. Je ne comprenais pas cette calomnie. Veado – un mot au vitriol, je percevais l’insulte. Clairement. Mais je ne savais pas que dans ce son résidait mon destin tout entier. Je trouvais refuge chez Cícera, là où parvenait son regard c’était un territoire respecté. Par tous. Devant elle, pas de dérision à haute voix. Seulement quelques regards en coin. Près d’elle, j’étais obéissant, loin d’elle, j’étais sans vergogne.  

 

Seu José deixa eu ver seu caralho ! Monsieur José, montre-moi ta bite ! José chercha du regard, sans succès. Il jura contre saint Sébastien et poursuivit son chemin en direction de la foire. C’était samedi et cinq autres Josés passèrent, que je ne connaissais pas. Eux aussi insultèrent le saint patron et continuèrent leur route. Puis, au loin, je vis apparaître Arlindo. Je le connaissais bien, il était de notre village. Il avançait en titubant à cause du soleil de midi et des verres de vin qu’il avait déjà bus.   

Monsieur Arlindo, montre-moi ta bite ! Oh, mais c’est le diable qui parle !7 Où tu te caches démon ? Il marcha dans ma direction. Je pris mon courage à deux mains et, mon mouchoir sur la tête, je sortis des hautes herbes. C’est moi, Fernandinho ! Qu’est-ce que tu veux, petit ? Arlindo, montre-moi ta quéquette ! Si ta mère t’entend, elle te tue ! Cícera n’est pas là, elle est partie pour l’accouchement d’Adelaide. Si tu me la montres, je te fais manger une poule et boire de la liqueur !

Je le pris par la main, moi sept ans, lui trente. Je l’enfermai dans la maison et courus au magasin de Severino. Je pris une bouteille de jurubeba à crédit. Pour Cícera, je mentis. Je tordis le cou à une poule. Sans peur, froid comme un assassin. Je la plumai, puis je me hissai sur la pointe des pieds pour la mettre dans la marmite. Maintenant les portes et les fenêtres sont fermées et ça cuit. Lui est assis, boit lentement et sue du sel. Il me regarde sans un mot. Je ne le perds jamais de vue tandis que je m’affaire. Il est toujours là, lourd, sur la chaise. Effrayé. Au village, à la campagne, il était moqué par les hommes et repoussé par les femmes. Arlindo, j’insistai, pendant que la poule cuit, tu me la montres ? Non, d’abord on mange. Il mangea la poule à moitié crue et se soûla complètement : déshabille-toi, mets-toi tout nu Fernandinho ! Non, Arlindo, je veux juste voir ta bite ! Il se leva, perdit l’équilibre, le retrouva. Chancelant, il ouvrit son pantalon et la sortit, grosse et dressée. Il saisit son bâton tout dur. Il suait, il s’ébrouait comme un cheval de trait, défiguré par l’excitation. Moi, terrorisé. J’aurais voulu le repousser, l’animal. J’essayai de crier, seules des larmes sortirent. Il m’immobilisa sur le grand lit. Entre ses genoux, je devins plus petit qu’un oisillon. Il eut un peu de jugeote, la bête. Il renonça, n’entra pas tout à fait. Je n’arrive pas oublier : moi qui pleure, lui qui s’agite et se démène. Puis, sur mes épaules, un crachat chaud et visqueux. Il a fini, je suis atterré. Petite bête apeurée. Tante Maria frappa fort à la porte, il s’enfuit par la fenêtre. Mais comment, Fernandinho, une poule entière rien que pour toi ? Je bafouillai un mensonge, elle vit le désordre du lit. Mes tremblements, ma réticence. Aujourd’hui j’en suis sûre, elle avait tout compris. Elle me traîna sans que je touche terre. Elle ne me laissa plus seul jusqu’au retour de ma mère.

 

Ce qui devait arriver arriva. Dona Cícera, vous me devez une bouteille de jurubeba, c’est Fernandinho qui l’a prise le samedi de la foire. Severino rappela la dette à ma mère.

Qu’est-ce que tu as fait de la liqueur ? J’ai tout bu maman ! Elle ferma portes et fenêtres et prit dans l’armoire la branche de marmeleiro : un arbuste de la caatinga, plein d’épines. Bois fin et résistant qui laisse de petits bleus comme des coups de rasoir. Elle me frappa comme jamais. Beaucoup, vraiment beaucoup, jusqu’à me faire croire qu’elle allait me tuer.

Pourquoi toi tu me frappes alors que tante Maria ne frappe pas Genir ? Parce que je veux élever un fils et pas une canaille. Si tu fais les choses du démon, tu iras en prison et en enfer !

Dans le grand lit, les coups de bâton me revinrent changés en tendres caresses. Douces et tranquilles, comme les berceuses qui m’endormaient.

 

Avec le premier soleil, après les grandes pluies, la petite rivière en crue s’offrait en spectacle. Hommes et femmes descendaient pour admirer sa puissance, un vrai défilé. Des bœufs et des chevaux gonflés d’eau, des troncs d’arbres réduits en radeaux couverts de charognes. Parfois même d’hommes et de femmes irrévérencieux. Des barques renversées, des bicoques en mille morceaux flottants. Je me joignis au petit cortège, à la peur et à la stupeur qui l’unissaient. Parmi eux, il y avait Paulo.  

Le samedi, pendant le match, il assistait à ma calomnie mais il ne disait rien. Il ne m’accusait pas, il ne me défendait pas. Il restait lointain, comme sa richesse. Pendant les fêtes du taureau, son père voulait toujours qu’il reste à ses côtés, c’était sa fierté, c’était lui l’héritier. Sa famille finançait chaque année la fête paysanne, le bumba-meu-boi.

Il se détacha du groupe en jouant avec son chien, je le suivis en longeant la rive. Jusqu’à l’endroit où la rivière se rétrécit et où le bois l’enserre avec l’ubuzeiro et le barauna. Le dernier passage étroit avant que la chute d’eau n’épuise les rapides, les tourbillons, les fracas et ne les transforme en un miroir clair et transparent. Une eau calme, un petit lac. Paulo commença à se baigner. Moi aussi j’entrai dans l’eau. Mes sabots à la main, trempé jusqu’aux genoux. Qu’est-ce que tu fais ici ? Je suis venu voir la rivière ! Tu vois pas qu’elle est grosse et que pour toi c’est dangereux ? Oui, je le vois, je n’ai pas peur.

Fernandinho, c’est vrai que tu es un veado? Veado. Encore ce mot venimeux comme le serpent corail, le serpent du désert. Il résonnait toujours là où j’étais. Je ne me fâchai pas, je ne répondis pas.

Il s’approcha, je savais ce qui allait se passer. Je ne m’enfuis pas. J’essayai de parler, il ne sortit qu’un filet de voix : Laisse-moi, je ne veux pas ! Pour moi c’était encore un jeu, moi la vache. Mais il donna un coup sec et me pénétra. C’était la première fois. Mon ventre et ma tête furent retournés, un vrai supplice. Il se déchaîna comme un diable dans ma douleur. Très brièvement, je vis l’eau se teindre en rouge. Je devins blanc de peur. Je vomis et pleurai à cause de la douleur, du remords. « Si tu fais les choses du diable, tu iras en prison et en enfer ! » La fièvre grimpa d’un coup, elle prit possession de moi. Je tremblais de peur, de honte. Qu’est-ce que tu m’as fait ! Paulo devint blanc lui aussi. Mais c’est toi qui voulais ! dit-il. C’était vrai, je le voulais. Ça me faisait mal, mais je le désirais. Simple et inacceptable, tel est mon souvenir. C’est comme ça que les choses se passèrent. Il courut le long de la rivière dans tous les sens pour trouver une herbe, pinhão roxo, celle qui arrête le sang, le coagule. Son chien lui tournait toujours autour, il jouait, sautillait. Paulo essaya d’essuyer mes larmes et d’arrêter l’hémorragie : mais c’est vraiment la première fois ? Oui. Pourquoi tu me l’as pas dit ? Fernandinho, tu dois pas en parler chez toi ! Dis que tu es tombé sur une pierre pointue, sur une branche. Dis ce que tu veux mais ne le dis pas !

J’avais huit ans, lui seize.

 

Il est brûlant ! Il est blanc comme un cadavre ! Son anus saigne ! Il faut tout de suite l’emmener à l’hôpital ! Ce jour-là Adelaide et Álvaro étaient à la maison. Ils rassurèrent Cícera, m’installèrent sur le siège arrière de la voiture et partirent pour Remigio. C’est bizarre – pensa Adelaide à voix haute – comment peut-on tomber sur une branche et se blesser à l’anus ? Chez le médecin, on saura la vérité, répondit Álvaro en haussant le ton. Comme pour me dire : ce n’est pas la peine que tu te plaignes là derrière, ne me prends pas pour un con, je sais ce que tu as fait ! Il se méfiait. Álvaro s’est toujours méfié de moi, même avant d’épouser Adelaide. Il me jetait des regards en coin, il cherchait toujours des preuves de ses soupçons. Il n’avait pas le courage de le dire ouvertement à Cícera, il ne pouvait pas, elle ne l’aurait pas permis. Il attendait que l’évidence parle pour lui. Je l’avais bien compris, alors moi aussi je me méfiais. Il cherchait une confirmation, moi, je la lui cachais. Mais à présent nous étions en route vers le médecin, vers la vérité. L’autorité incontestée. Presque comme le prêtre ou le préfet. Mais non. Álvaro n’eut pas cette satisfaction. Le docteur me soigna, puis il voulut me parler, seul : Une branche, ouais, tu parles mon petit ! Je ne dirai rien mais promets-moi de ne plus te faire posséder par le démon ! Je le promets, je ne le ferai plus.

 

Izael Diaz, vingt ans. Maria Nazareth Monteiro, encore belle et sans âge. Ils se partageaient les deux grandes salles de l’école élémentaire du Sítio. Un brouhaha de trente à quarante enfants entre neuf et seize ans. Il y avait Aldir, Genir, Josefa, Aparecida, Maria das Graças, Francisco, Rildo, Robson, Luíz. J’étais là moi aussi, j’avais neuf ans. Ils étaient tous là, et avec eux la calomnie : Monsieur Diaz, vous avez vu Fernandinho ! Il marche comme une fille ! Rildo hurlait comme un forcené. Izael Diaz m’appela : Fernandinho, marche, fais-nous voir comment tu marches ! Je rougis de honte mais je me donnai en spectacle. Vous avez vu maître ? Il marche comme une gonzesse, comme un veadinho ! Eh, les enfants, quand Fernandinho sera plus grand, il ira à São Paulo ou à Rio – ce sera de l’argent facile pour lui ! C’est Izael Diaz, le maître, qui disait ça, et ils ricanaient tous.
 

 

«Veado, honte à toi, apprends à être un homme ». « Veado, ça te plaît de te faire enculer ». C’était des boules de papier écrites sur des feuilles froissées, ils me les jetaient dessus. Je les recevais dans le dos pendant que j’étais au tableau. Ça suffit, fils de pute ! Quand on sera dehors, je vais vous fracasser la tête avec une pierre ! Je demandais de l’aide à Izael Diaz. Il roulait des fesses et me répondait avec une voix efféminée : Parle, mon petit Fernandinho, dis-moi tout, qu’est-ce que tu veux ? Je me taisais, rempli de honte.

 

Rildo me détesta pendant toutes les années d’école. La raison est simple : je ne lui ai jamais donné mon cul. Devant les grands il m’insultait : Garçon-et-fille, apprends à être un homme ! Seul, il pleurnichait : Fernandinho, deixa eu meter meu caralho no seu cu. Fernandinho, laisse-moi mettre ma bite dans ton cul. Petite bite de gamin. Il me coinçait dans les toilettes, avec Robson et Luíz : Dés-habille-toi, hommefemme, sinon on te frappe ! Il montait les filles contre moi. Estela me colla un chewing-gum dans les cheveux. Je pris une pierre et lui fracassai la tête.

 

Ils se masturbèrent dans les toilettes, recueillirent leur matière visqueuse dans une main et me l’étalèrent sur le visage. Je pleurai de colère, déchirai tout. Livres et cahiers. En échange j’eus droit à une raclée et à une punition.

 

Aldir, pourquoi tu ne me défends plus ? Je ne peux pas Fernandinho, je ne peux pas montrer que je t’aime bien. Mon père me chasserait de la maison et Cícera me tuerait.

 

Aldir, mon gardien. Après Paulo c’est avec lui que je commencerai ma carrière dans le péché. Je n’éprouvais pas de sentiments comme maintenant. Je n’en sais rien. Je le faisais par jeu, puis je me plaignais, je me disais : Fernandinho, tu n’es pas une fille !

Je ne voulais que son bien. C’est pour ça que plus tard je coucherai avec lui. C’est pour ça que je me disputerai avec sa copine, sa petite amie.

 

Quelles belles mules maman ! Je peux les mettre ? Mais ce sont des mules de femme Fernandinho ! Mais elles sont belles, maman ! Je la fis céder : Ça va, mais tu ne les mettras qu’à la maison sinon on va te dire des méchancetés ! Cícera partit aux champs et moi à l’école. Mais avant ça, je pris son vernis rose brillant et j’en mis sur mes orteils. J’enfilai les mules et me dirigeai vers la petite route blanche qui serpentait en direction du village. J’arrivai et cachai mes pieds sous la table. La nouveauté n’échappa pas à Maria da Guia, treize ans de méchanceté et une vue de vautour : Maîtresse ! Venez voir les pieds de Fernandinho ! Venez voir, il y a l’hommefemme ! Mais Maria Nazareth Monteiro n’était pas Izael Diaz. En classe, elle me défendait. Elle vit le vernis, les mules et me caressa les cheveux. Elle mit fin à la moquerie. Elle me parla ensuite seule à seul : Voyons, Fernandinho, c’est pour les femmes tout ça, les ongles vernis, les mules. Ta mère t’a vu sortir habillé comme ça ? Non, elle ne m’a pas vu.    

 

Cícera me rasa complètement les cheveux. Elle sortit le marmeleiro, menaça de m’envoyer au Febem, le pensionnat pour enfants. Une maison de correction.

Ce jour-là fut un enfer, je me disputai avec tout le monde. Après l’école, sur la route, Genir et deux autres garçons m’agressèrent en me lançant des pierres : Hommefemme ! Veado ! Je répondais : C’est toi le veado Genir ! Mon père te frappera Fernandinho ! Alors mon beau-frère tuera ton père ! Ils me sautèrent dessus à trois et me frappèrent jusqu’au sang.

 

Les rumeurs circulaient, je les attrapais au vol. « On ne peut plus garder à l’école un garçon qui se comporte comme une fille ». « Il est comme ça parce qu’il n’a pas de père pour faire de lui un homme ».  

 

Genir parlait avec une poule. Il était seul, assis au milieu des hauts pieds de mandioca. J’avais encore des traces de la bagarre et la boule à zéro. Je fis rouler un caillou dans sa direction, j’interrompis la discussion. Il ne se retourna même pas : Je sais que c’est toi, hommefemme, viens ici ! Je viens si on joue au jeu du taureau et de la vache. Des sourires vert feuille, on se déshabilla. Je mis mes épaules terre et je m’offris. Il ne beugla pas, il ne s’épuisa pas en se frottant moi. Il força, mais pas par jeu. Il me pénétra mais bondit aussitôt de l’ombre au soleil. Hurlant, il se releva, son pénis rouge sang dans la main. Le prépuce s’était déchiré. Il s’enfuit en criant à l’aide, à l’aide. Je restai avec la poule, caché à l’ombre des hautes herbes. Un chien tout maigre m’a mordu ! C’est ce qu’il raconta à son père et aux camarades de classe. Personne ne le crut, personne ne pensa à moi. À mon sourire, qui était beau et satisfait comme une vengeance.  

 

J’étais libre, c’était le carnaval. Aucune insulte, aucun regard de travers. J’avais dix ans et Cícera me laissa faire. Je ramassai mes cheveux dans un foulard vert et bleu que je nouai sur le front. J’enfilai une robe longue de cotonnade blanche. Je me fardai les yeux, étalai du rouge sur mes lèvres et mis les chaussures à talon de ma mère. Enfin ! Le Sítio organisait son cortège. Méconnaissables, les hommes se cachaient derrière des masques effrayants de taureau, de chèvre et de bélier. Des masques en bois et en carton. D’autres hommes se déguisaient en femme. Ils avaient de gros ventres, comme Adelaide avant son accouchement. Les femmes libres étaient à moitié nues comme des putes. Elles étaient provocantes parce que sans bordel, pas de carnaval, disait-on. Tout suivait le rythme lent et antique des tambours. Des casseroles en métal et des seaux préparés pour l’événement. Au Sítio, on n’avait pas d’orchestre ou de fanfare avec des instruments de musique, seulement des percussions. Le tamtam était assourdissant. La poussière mêlait sueur et rythme le long de la petite route de Remigio. La fanfare nous attendait sur la place du village pour relancer le frevo, les danses et les chants.    

 

Aldenor était devenu fou. À cause de son épouse, une femme de haut rang. Elle voulait une vie libre, elle eut trois enfants à élever. Elle voulait faire la grande dame, il gagnait sa vie comme garagiste. Aldenor. Cícera avait de l’estime pour lui. Le premier garçon de la famille, un homme sérieux et renfrogné. Tout le monde le répétait : Très intelligent. Une dépression nerveuse : Cette femme lui a fait perdre les pédales, disait-on au Sítio. Aldenor était fou mais il était toujours beau. La peau blanche, les yeux bleus. Exactement comme Cícera.

J’avais onze ans et il revint à la maison sans femme ni enfants, seulement avec sa folie. Je le vis se masturber et une impulsion que je ne réprimai pas me poussa vers lui pendant qu’il dormait. Je m’approchai de lui, mon frère, avec une caresse qui effleura sa protubérance. Il se réveilla, me chassa. Il remplit la pièce de pas en tous sens. De mots furieux, empoisonnés. Fernandinho est un veado ! Veado, pour la première fois ce son odieux franchit la limite, il résonna dans notre maison. Cícera l’entendit, elle prit peur. Elle appela la police et Aldenor fut interné à l’hôpital.  

 

Sur terre il y a l’église et la prison. Ceux qui vont à l’église vont au paradis, ceux qui vont en prison, en enfer. Cícera voulait que j’aille au paradis et elle m’amenait à l’église. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Les enfants tous mélangés jusqu’à treize ans. À deux reprises, le prêtre me talonna dans le confessionnal :  

– Tu voles ?

– Oui, quelques piécettes.

– Tu calomnies ton prochain ?

– Non, je ne calomnie pas.

– Tu te disputes ?

– Oui, quelquefois, à l’école.

– Tu fais des choses sales ?

– Non !

(je mentais, je ne comprenais pas)

– Y a-t-il un péché que tu n’arrives pas à dire ?

– Non !

Pour pénitence j’eus à réciter dix Notre Père, dix Je vous salue Marie, dix Salut, ô Reine. La deuxième fois, les choses se passèrent différemment :

– Tu voles?

– Oui, quelques piécettes.

(à la foire je m’achetais du vernis et du rouge à lèvres mais je gardai le secret pour moi)

– Tu fais des choses sales ?

(silence)

– Tu fais des choses sales ?

(je devins rouge de honte)

– Parle ! Tu as des choses à me dire et tu ne les dis pas ! Tu fais des choses sales ?

– Oui, j’en fais.

– Avec des hommes ou avec des femmes ?

– Je couche avec les garçons.

– Tu fais la femme pour tes amis ?

– Oui, je fais la femme pour eux.

– Si tu recommences, c’est l’enfer qui t’attend !

Il tripla la pénitence : Et dans une semaine je veux te revoir au confessionnal.

 

Le soir même João Paulo me prit par le cou et me traîna dans le bois : J’ai la bite toute dure, la bite d’un homme, veadinho ! Les autres entendaient et voyaient tout. Ils ricanaient. Non, avec toi je veux pas ! Après l’expérience avec Arlindo j’avais peur des grands, je ne couchais qu’avec les jeunes. Mais il me prit par le cou et je me résignai à me noyer dans la dérision, dans les hurlements et dans l’incitation bestiale. Un éclair de haine me saisit : Je vais le dire à ta femme ! À tes enfants ! Il ne grogna que sept mots, le porc : Si tu fais ça, je te tue ! Trois coups de bâton entre les épaules et le dos me terrassèrent. C’était sûr, il allait me tuer. J’étais descendu vers la rivière pour voir la pêche : traíra e curumbatá. Beaucoup, alors que j’étais à terre, passèrent à côté de moi : Et alors, veadinho, avant ça te plaisait et maintenant tu te plains ?

 

S’il y a un diable parmi vous, qu’il sorte d’ici ! J’en étais sûr, le diable c’était moi. Je passai par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il me fixa depuis la chaire, il fit taire l’anarchie des hommes présents. La calamité s’abattait sur moi et remplissait aussi l’église d’insultes, de rendez-vous secrets à la rivière et de péchés. « S’il y a un diable parmi vous, qu’il sorte d’ici ! » Il fit le signe de croix au nom du Père du Fils et du Saint Esprit et commença la Sainte Messe. Je sortis de l’église en baissant les yeux.  

 

Aldenor faisait des allers-retours à l’hôpital. Il remplissait la maison de ses mots : Cícera tu es en train de créer un hommefemme, Fernando est veado ! Elle faisait comme si de rien n’était, elle n’entendait plus rien. Se disputer avec un fou c’est terrible, désespéré. Un jour ce fut un vrai bordel. Il prit tous mes livres et les déchira. Cícera le fit interner de nouveau. Il reviendra un mois plus tard pour ne plus jamais revenir : Il s’est enfui dans la caatinga, diront les paysans. Là où la terre s’émiette en poussière, avale les pas et sèche les gorges.

Je ne participais plus au cours de sport des garçons. La directrice – je suis au collège à présent – me prévenait : Fernando, je n’ai rien contre toi mais ici tu dois bien te comporter. Si j’apprends que tu fais la femme pour un garçon, je te renvoie et aucune école ne t’acceptera plus. Dehors tu fais ce que tu veux. Et c’est ce que je faisais, fréquemment. J’arrivais le premier et je sortais le dernier pour éviter insultes et embrouilles. En classe, on me demandait en cachette des rendez-vous à la rivière. Moi j’y allais.

 

Francisco était un ami. Il savait bien qui j’étais : veado, veadinho, mais il ne voulait pas pour autant que les autres me discriminent. Juste une fois. Une fois seulement il eut une intention malicieuse à mon égard. Une curiosité. Je dis non, et pas par honte bien sûr. Mais pour garder un ami. C’était le seul qui m’offrait sa compagnie pendant les sept kilomètres de route qui séparaient la fazenda du collège de Remigio. Puis lui aussi devint oppressant, étouffant : Allez, Fernando, marche comme un homme, arrête, te donne pas en spectacle ! Ceux qui me voyaient, comprenaient désormais et ça me plaisait. Ces sept kilomètres étaient ma liberté et je décidai d’en profiter pleinement. Je dis à Cícera que je m’étais disputé avec Francisco et que dorénavant j’emprunterais un autre chemin pour aller tout seul au collège.  

 

La nouvelle route coupe à travers bois et à travers champs, je trouve toujours quelqu’un qui m’approche. Des paysans pauvres, des chasseurs. Les hommes ne m’effraient plus. Je les cherche, ils m’attendent. C’est moi qui décide de ce que je veux faire. Francisco insistait, il me mettait en garde. C’est dangereux de marcher seul dans le bois, il y a le chat sauvage, le serpent ! Pauvre Francisco, quelle naïveté.  

 

Maman, je vais cueillir des fruits dans le bois. Elle ne me répondait pas. Cícera n’entendait pas, elle n’avait plus d’yeux pour regarder. Imbu, cajarana, pitomba, que des fruits des bois, je ne les cueillais pas. Je me maquillais en cachette, un soupçon. Je nouais mon foulard autour de la tête comme les paysannes nordestines. Parfois je mettais aussi des boucles d’oreilles. Je grimpais en haut d’un cajueiro et à chaque tir des chasseurs je donnais de la voix et je chantais. Que fais-tu ici petit ? Je cueille des fruits. Tu effraies le gibier, rentre chez toi ! Non, sauf si tu me montres ta bite d’abord ! Mon José jurait par tous les saints mais moi je ne le lâchais pas, je savais y faire. C’était ma proie journalière. Au milieu de tous ces arbres ils étaient nombreux – très nombreux – à céder à ma soumission. Je capturais le désir dans leurs yeux, entre leurs jambes. Senhor José deixa eu ver seu caralho ! Des mots magiques, ils étaient troublés et désorientés, un séisme dans leurs têtes. Avec moi, le Prince régnait dans le bois, je le servais. Avec ma bouche, avec mon cul.

 

Veado ! Un jour ou l’autre je vais t’enfiler mon fusil dans le cul et te le faire sortir par la bouche ! Ils étaient cinq ou six. L’un d’eux, et cela se reproduira, réagit mal face à mon impudence. Tu n’as pas honte de faire la femme pour mes amis ? Mais les autres, quand ils étaient seuls, étaient tous mes Josés. Ils se mirent en travers et l’arrêtèrent.  

 

J’étais seul, je ne saurais pas dire ce que je cherchais chez ces têtes de mules, ces petites têtes. Dans leurs sueurs âcres, poisseuses, dans leurs manières violentes, dans leurs mains lestes. Mais c’est ainsi que je passai mes quatorze, quinze et seize ans. Des centaines de rencontres, de rendez-vous. Trois fois par semaine, deux Josés à chaque fois. C’est un calcul par défaut. Vingt-quatre rendez-vous par mois. Deux cent soixante huit rendez-vous par an, en quatre ans : mille cent fois avant mon départ pour Campina Grande.

 

Cícera ne s’en rendait pas compte, elle ne se résignait pas : Fernandinho sera sous-officier quand il sera grand, disait-elle. Un oncle organisa tout et vint le jour de la visite médicale pour l’admission au cours militaire. Je la laissai faire pour ne pas lui ôter son dernier espoir. La dernière ombre de doute. Aldenor, et maintenant moi – où résidait l’erreur ? En elle ? En nous ? En dehors de nous tous ? Cícera vivait simplement : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Et moi ? Sa peau s’était endurcie, des larmes silencieuses mouillaient son visage : Fernando, demain le bus pour Campina Grande part tôt, tu iras ? Oui maman, j’irai.  

Nous entrâmes par groupes, par ordre alphabétique, moi avec le « F » de Farías. Tout nus comme votre mère vous a faits ! Un commandement, voix rauque de sergent. J’enlève seulement ma chemise, j’ai honte. J’ai dit tout nu ! J’obéis, je baisse mon pantalon, j’enlève mon caleçon. Sur moi cent yeux torves, des yeux de diables. Ils attendaient simplement que je parle pour avoir la confirmation et commencer avec les insultes. Un garçon me posa une question : Toi aussi tu veux être sous-officier ? Je répondis oui. Il me rit au nez, cette chiure de hyène. Il mit le feu aux poudres. Regardez ce que nous offre l’armée ! Il satisfera tout le monde, les grosses queues comme les toutes petites ! Il y eut un éclat de rire général, un vrai grouillement de vers. Le clairon sonna, il calma tout le monde. Mon tour arriva : Fais cinq pas en avant ! Tourne-toi ! Baisse-toi ! Serre fort ton pénis ! J’eus une hésitation, le lieutenant médecin me le pressa. Penche-toi en avant ! Il m’ouvrit l’anus. Il poussa avec quelque chose : Je t’ai fait mal ? Non ! Que sais-tu faire ? Je sais cuisiner ! Ils rient nouveau, le grouillis de vers. Il y eut ensuite les tests psychotech-niques et de langue portugaise. Tout semblait fini, mais non, il y avait une épreuve supplémentaire pour moi. Un sergent de la commission d’examen ouvrit une petite porte latérale, il s’installa sur le canapé et me fit entrer. À peine le temps de m’asseoir qu’il a déjà sorti sa bite de son pantalon, chair molle. Mon regard se perdit dans le vide, je ne voulais pas. Inutile, il se leva, écarta les jambes, me la planta bien en face, fais-moi une pipe ! Je penchai la tête et baissai les yeux, mater dolorosa : Non, je fais pas ça. Il fit un pas en arrière et la remit dans son pantalon : Toi tu te travestis ! Je niai, il insista. Comment ça, non ? Tu ressembles plus à une femme qu’à un homme. Tu as déjà couché avec une fille ? Je niai encore, c’était vrai ; c’est vrai : je n’ai jamais couché avec une femme de toute ma vie. Et avec les hommes ? Chair molle me regardait bien en face, je le sentais, il lisait bien dans ma conscience. Je rougis et j’admis : Oui trois fois seulement, on m’a forcé. Forcé ? Oui, forcé. Je l’avais dit, enfin, et il se détendit : Mais comment t’est venue l’idée de demander à être enrôlé ? Pourquoi ne l’as-tu pas signalé avant les épreuves ? J’avais peur d’aller en prison. Non, tu n’iras pas en prison. Ta vie t’appartient et tu peux te damner comme tu veux. Réserviste, dispensé pour cause de surnombre. Je n’écris pas que tu es veado, comme ça tu auras un peu moins de problèmes. Deux soldats m’escortèrent à travers le grouillis de vers, jusqu’au dernier portail.

 

«Cícera résigne-toi, Fernando ne sera jamais ni paysan ni militaire. Laisse-le venir chez nous à Campina Grande, il travaillera à l’usine. Álvaro l’aidera. Il finira d’étudier avec un cours du soir ». « À une seule condition – elle céda – il viendra à la fazenda et j’irai en ville deux fois par semaine ».

On était en 1981 et Adelaide, ma sœur chérie, adoucit Álvaro et fit céder Cícera à mon désir. Abandonner la campagne, vivre en ville.

 

la tombée de la nuit, dans le petit jardin que j’avais choisi comme cachette, je sors mes vêtements pour me travestir. J’enlève mon pantalon, j’enfile une petite culotte de femme. C’est ma nouvelle liberté, un frisson. Une nécessité. Très serré, mon slip renferme un sexe que je maltraite. Que j’enfonce dans la peau de mes testicules, que je tire et que j’écrase entre mes cuisses vers l’arrière. Sur le tissu de ma petite culotte, devant, légèrement, un sillon vertical laisse deviner le signe d’une fente féminine. Une illusion, ma fantasia. Ensuite, je passe une jupe bleue, plissée, qui m’arrive aux genoux et que j’assortis une chemisette beige à col et à fines dentelles. Un maquillage léger, discret, complète ma préparation. Je suis prête pour ma promenade en ville. Incertaine, du haut de mes deux jolies chaussures de femme, je sors du jardin et je confie mon honorabilité à deux livres serrés contre ma poitrine. Moi, une étudiante.  

 

Eulina et Eulália. Deux cousines de la ville que je ne connaissais pas. Riches, très élégantes.

Eulália comprit immédiatement que j’inventais une excuse : C’est pour le carnaval, tu me prêtes une jupe et des chaussures pour que je répète ? Sourire doux et armoire ouverte. Elle m’aidait à choisir, elle était comédienne dans un théâtre. Elle garda mon secret. Eulina, au contraire, était tout le temps distraite. Elle ne me regardait pas. Des livres sur la table, des livres sous le bras. Elle était étudiante. Je lui volai sa petite culotte et sa manière de marcher en ville.

 

La directrice de l’École évangélique où j’allais pour mon cours du soir convoqua les garçons. Elle dicta, en ma présence, le nouveau règlement :

– Fernando Farías ne doit pas entrer dans les toilettes des hommes aux horaires où les autres s’y rendent. Et que personne n’ait l’audace de le provoquer quand il y ira seul.

– Fernando Farías ne doit pas venir à l’école habillé en femme, sous peine d’expulsion.

– Fernando Farías doit sortir dix minutes avant la fin des cours.

– Fernando Farías fera du sport le jour où le gymnase est libre. Un enseignant volontaire sera là seulement pour lui.

Ils restèrent tous muets, effrayés par la fermeté de l’éducatrice.

Quelque temps plus tard, la directrice, encore elle, me convoqua en présence de huit professeurs : Farías, dans cette école, de nombreuses filles ont leur fiancé dans votre classe, ne causez pas de problèmes. Non, il n’y aura pas de problèmes. Je serai discret avec mes rendez-vous. J’irai dans le parc de l’Açude Novo, dans des petites allées sombres et sans vie. Ce sont des garçons parfumés, policés par la ville.

 

l’usine, je coupais le caoutchouc pour les semelles de chaussures. Un problème, une fois seulement. Un José en bleu de travail me donna rendez-vous aux toilettes, j’acceptai. Nous fermâmes la porte derrière nous et il se soulagea rapidement. Je sortis en premier mais un autre José fit violemment irruption. Puis encore un autre. Ce misérable s’était mis d’accord avec deux compères. Tous mariés, ils me désiraient. Je dus renoncer à utiliser les toilettes pour éviter de nouveaux guets-apens et un licenciement. Après cet épisode il n’y eut plus que des plaisanteries et des jeux de mots.  

 

Habillé comme une étudiante j’étais heureux. J’imitais une femme pour trouver un homme. Ça se voit, je suis un travesti. Je n’ai pas des mensurations de femme, mais mes livres me protègent, ils me rassurent. Je marche le soir, après l’école, dans des rues presque désertes, animées seulement par les phares des voitures et par des vitrines encore éclairées. Campina Grande est une petite ville bien élevée, simple, qui respire encore la campagne. Trois cent mille âmes. Dans la journée, mon seul problème, mon tourment, ce sont les gamins. Par grappes, ils me dévisagent, et je ne m’en débarrasse plus : Oh veadinho !

 

Avec Adelaide et Álvaro, ce fut le début des mots durs et des mines sombres. À cause de mes retours nocturnes, à cause de ma façon de parler et de marcher. À cause de mes cheveux qui poussaient. la maison, mes neveux étaient là et je dissimulais mon vice. Je faisais l’homme, mais ça se voyait.

 

Une nuit, le long de la rua Antonio Veloso, à côté de la gare routière, mon cœur se mit à battre fort. Aldir marchait dans ma direction. Il avançait avec sa démarche de paysan. Moi avec ma jupe longue et mes livres serrés contre ma poitrine. Rien ne se passa, il ne me reconnut pas et poursuivit son chemin. Mais mon esprit se brouilla. En proie à la panique, je m’enfuis vers le jardin de mes travestissements. Je voulais que la peur s’arrête. Comme j’étais agité, je ne remarquai pas les deux policiers qui me suivaient. Ils attendirent que je fouille dans le buisson où j’avais caché mes vêtements d’homme. Puis, tout à coup, ils me terrorisèrent avec un halte-là ou je tire ! Ils croyaient avoir capturé un voleur. Ils me frappèrent et découvrirent la vérité. « Mais c’est le beau-frère d’Álvaro ! » Une honte, une gifle. Álvaro eut finalement la confirmation qu’il cherchait : Maintenant je sais ce que tu fais !  

 

Un pas en arrière. Sauro Afonso do Amaral, voilà le problème. Quarante et un ans, avocat et professeur au Colégio Estadual do Bairro da Prata. Il était tombé amoureux de moi et moi de lui. J’avais fait sa connaissance à l’hôpital Antonio Targino. On m’avait hospitalisé d’urgence à cause d’un mélange d’œufs, de lait et d’ananas qui s’était emballé dans mon ventre. Appendicite, ce fut le premier diagnostic. Aussitôt requalifiée en simple intoxication. Cícera courut à mon chevet, c’est elle qui me présenta Sauro. Elle avait abordé l’homme de loi avec une déférence paysanne et un de ces éternels problèmes de parcelles qu’on se dispute. Puis, avec orgueil, elle racheta son ignorance en revendiquant son chef-d’œuvre : Voici mon fils ! Ah, Sauro Afonso me feuilleta rapidement, un coup d’œil et il comprit tout, le professeur. Lui s’habillait de culture, même en pyjama il l’étalait. Même nu, il n’était pas comme les autres. À l’hôpital, son « bonjour » remettait chacun à la place qui lui revenait. À la bonne distance. Il demanda et il obtint un lit dans ma chambre : Avec ce brave garçon qui guérira vite et reprendra ses études. Cícera s’en alla heureuse et tranquille grâce à ma nouvelle protection. L’avocat veillerait sur moi. Elle me dit au revoir avec un baiser et Sauro Afonso do Amaral avocat et professeur du Colégio Estadual do Bairro da Prata mit sa main sous mes draps, entre mes cuisses. Il me caressa le bas-ventre. Il le fit une fois les lumières éteintes, je venais de m’endormir après une piqûre antidouleur. Oh, professeur mais que faites-vous ? Rien, tu te plaignais pendant ton sommeil, je te masse le ventre. L’infirmier nous surprit dans une position obscène. Le professeur était grillé. Les distances étaient tombées, dans cette position ce n’était qu’un vicieux comme tant d’autres. Mais non, absolument pas, après un bref chuchotement litigieux, Sauro rétablit son autorité. L’autre, par respect ou pour de l’argent, n’en n’avisa pas la direction. Le professeur sortit de l’hôpital et emporta, intacte, son honorabilité. Il me laissa un numéro de téléphone et le lendemain, du couloir de l’hôpital, je l’appelais déjà. Sauro, le premier homme de ma vie. Un homme mûr. Moi je le déshabille dans des chambres d’hôtel, lui m’emmène faire des tours en voiture. Assis au bar de la rua Maciel Pinheiro on commande de la bière et du guaranà.    

 

Lui voulait que je sois en pantalon, discret. Moi en mini-jupe, éblouissante. Il était délicat, ce conflit. La situation y remédiait en partie. Le professeur – je le répète, un homme aux mille raffinements – vivait séparé de sa femme. Il vivait dans la maison maternelle avec une mère âgée et une fillette de dix ans. Ce fut pour l’honneur de sa famille haut placée que je cédai à sa requête : Que des pantalons Fernando, même le soir.

 

Sa mère, une femme sévère et très croyante, quittait sa chambre le dimanche pour aller à la messe. Nous nous déshabillions dans la pièce d’à côté. Puis Sauro m’invitait à déjeuner. Tous ensemble, la vieille, Sauro, la fillette et moi : Fernando, son jeune ami, un étu-diant, son protégé. Présentations à voix basse, couverts en argent, pièce plongée dans la pénombre et mobilier portugais en bois foncé.

 

Un homme de culture, je l’ai déjà dit. Lui, préférait enlever mon pantalon, moi relever ma jupe. Une équivoque en amour. Je ne tins pas ma promesse. À son insu je faisais mes promenades solitaires. Je ne pouvais pas m’en passer. C’est l’un de ces soirs-là que je croisai Aldir et que mon esprit se brouilla.   

 

Maintenant je sais ce que tu fais ! Une honte, une gifle. Álvaro avait été informé. Mais il ne fit part de mon arrestation par la police ni à Cícera ni à Adelaide. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi, je n’en eus ni le temps, ni le courage. En effet, le hasard voulut que le lendemain ma mère déjeunât chez nous. J’étais terrorisé par ce qu’au-rait pu lui dire Álvaro. J’arrivai à la maison en retard, c’était dimanche et nous avions profité avec Sauro de la religiosité maternelle. Enfin, nous t’attendions tous, où étais-tu passé ? Chez une amie, maman. Vraiment ? Un grand sourire éclaira le visage de Cícera. Adelaide alla dans son sens : Dis-moi, Fernando, de qui es-tu tombé amoureux ? Raconte-nous, qui est cette amie ? Je m’accrochai à un mensonge alors qu’Álvaro – regard de plus en plus torve – était là à écouter. J’inventais, je passais par toutes les couleurs quand un klaxon dans la rue les détourna tous de mes affabulations. Il klaxonna furieusement, le mal élevé. Une première fois, une deuxième et puis une autre encore. C’était Sauro, je le savais. Lui il klaxonnait, moi je descendais. Un petit coup, on avait dit seulement un petit coup, bon Dieu ! Mais le professeur était devenu fou, il avait perdu la tête sous l’effet du vin et du désir. Il klaxonnait, vrombissait, il allait et venait dans la ruelle. Il me voulait tout de suite, immédiatement. Adelaide se pencha à la fenêtre : Fernando, dehors il y a cet homme qui était avec toi à l’hôpital ! Álvaro et Cícera se penchèrent aussi à la fenêtre. Tout le monde regardait à la fenêtre. Le spectacle que le professeur donnait de lui-même et de son amour. Je devins fou, la panique me prit à la gorge et me frappa fort sur la tête. Les voix et les visages se confondirent sens dessus dessous. Je reculai de trois pas en chancelant, je m’écrasai contre le mur face à la fenêtre, je m’évanouis. Cícera vint mon secours, Adelaide aussi s’éloigna de la fenêtre. Álvaro non, Álvaro, les yeux pleins de flammes, plaçait au bon endroit le dernier petit morceau de sa mosaïque. Elle était complète à présent. Seule ma mère, quand je me ressaisis, m’entraîna à nouveau dans son délire : Ah, l’avocat ! dit-elle d’un ton respectueux.

 

C’était le huit mai 1982 et tout s’écroula pour moi. Ce fut par honte à l’idée d’être découvert, par manque de courage. Par peur d’Álvaro qui représentait une menace, parce que tout le monde me voulait comme je n’étais pas. Parce que je ne pouvais pas renoncer à ma jupe. Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, ce soir-là je ne vis qu’une seule possibilité, la fuite. L’autre, le suicide, me paraissait alors trop retentissante.  

 

Le soir même je quittai la maison en douce. Quand je frappai au 41 de la rua Pedro Americo, il était presque minuit. Sauro ouvrit. L’imbécile, il s’inquiéta pour l’heure tardive et lorgna à travers la porte entrouverte de sa mère. Elle ne s’était pas réveillée, bien : Fernando calme-toi, parle à voix basse. Je ne peux plus rester chez moi Sauro, Álvaro a tout compris, tôt ou tard il le dira à Cícera et Adelaide. J’étais ivre Fernando, pardonne-moi, je te désirais tellement. Mais bon, maintenant ne précipite pas la situation, rentre chez toi, ne ruine pas ma réputation, ne mentionne pas mon nom ! Quel connard, le professeur. Il me dit tout bas : Si tu ne te travestis pas, je te trouverai une pension et après on verra, on s’arrangera. Je lui hurlai au visage un Va te faire foutre qui résonna dans toute la maison. Lui, il se précipita auprès de sa mère. Moi, je pris un billet pour João Pessoa. Deux heures de bus et un destin inconnu.    

 

Entre deux pas il y a l’abîme. Et c’est exactement là que je fluctuais. Ni avant, ni après. Dans l’écume, entre les écueils et la mer. Je ne savais plus qui j’étais, ce que je voulais, où j’allais. Je marchais, ma main serrait mon bagage et ma montre indiquait la nuit.

 

Un taxi s’approcha du trottoir, par la fenêtre sortit le visage blanc d’un homme de vingt ans.

– Hé, tu veux que je te dépose ?

– Oui, je veux bien.

Dieu seul sait combien je le désirais. Oui, je veux bien – je confirmai. J’entrai dans la voiture sans hésitation, sans une adresse où aller. Ces mots-là me remirent au monde. Je laissai mes peurs sur le trottoir, dehors. Dedans, dans l’habitacle, rien que lui et moi. Dents blanches et odeur d’essence. Ses mains serrent le volant.

– Tu veux aller où ?

Pupilles claires, fleurs aux fenêtres : les voilà ses yeux. Un théâtre. Fernanda, ma nouvelle liberté, occupe la scène comme une grande actrice. Cícera, Álvaro, Sauro Afonso – la fuite. Elle vide son sac, pleure, raconte tout. Même le plaisir d’être prise, je n’avais même pas dix ans ; pénétrée, dans ce chaos diabolique et grimaçant qui faisait de moi une femme pour eux. Treize ans et moi la vache, dans la campagne, dans les bois. En mille images reconstruites, inventées pour un José qui n’est que mains sur le volant, qui accélère débraye et freine. Elles se pressent dans la voiture, les images. Elles lui piègent la tête. Moi je suis là, scindé en deux, inoffensif, tandis que Fernanda étincelante se raconte, putain et étudiante. Je la regarde, je me regarde. Recroquevillé sur le siège, je parcours la ville de nuit. À portée de main, dans l’habitacle, je suis la seule issue possible au trafic de désirs dans lequel je l’ai pris : Hé, José, c’est elle qui conduit, qui peint le paysage sur lequel braquent tes pensées. Oui, ça me plaît – elle se raconte – c’est un frétillement chaud en moi. Regardez-le bien, c’est José, maintenant son corps répond à mes mots comme à de tendres coups de fouet. Arrêté au feu rouge il palpite à chaque avancée dans le péché, en secret je retiens et dilate mon plaisir. Le cul. Fernando, je suis spectateur de moi-même. Fernanda me surprend, inattendue, libérée. Des petits gestes, tout petits. Elle habite mon corps, elle engloutit ma queue, la couleuvre. Me voici, garçonetfille, un José-avec-moi et l’envie qui nous submerge tandis que nous parcourons un bord de mer inconnu qui éloigne la ville. Maintenant je le sais, il suffira d’un souffle et il s’écroulera, château de cartes, au premier effleurement.

– Oh, José, si je pouvais renaître femme pour un homme.

Doucement, il manœuvre sur un bord de route désert, arrête la voiture. Il ouvre les jambes et les bras dans un bâillement qui est une reddition. Les cartes du château ont volé. Éparpillées. J’ouvre la fermeture éclair de son jean de la pointe des ongles, paquet enrubanné. Lumière de lune, une caresse sur la nuque me commande vers le bas. Entre mes lèvres sa capitulation – ma soumission. Suce-la, tu suces mieux qu’une femme. Je sais, « Fernandinho c’est mieux qu’avoir une fille » – disait Cícera. Moi je l’entendais, je l’entends, tandis qu’au même moment j’avale.

– José laisse-moi quelques cruzeiros pour continuer.

– Oui, achète-toi un billet pour rentrer chez toi. La nuit est pleine de Noirs, de bandits et de connards. Tu risques ta vie.  

 

Je marche dans des rues étroites, larges, longeant les murs sombres d’immeubles silencieux et inconnus. Je glisse, camouflé dans des pas d’homme, au travers de regards nocturnes, des yeux gardiens qui arrêtent mon cœur et ma respiration. Animal de proie, petit animal sans tanière ni refuge. La ville inconnue fait monter en moi une inquiétude qui dégénère en chaos, c’est le monde entier qui me menace, qui échappe à mon contrôle. Je suis seul. Je m’accroche la valise, peu de choses. Deux tenues d’Eulália, ses petites culottes, un cahier de mathématiques – moi, l’étudiante. Non, je rentre pas à la maison.

 

Je frappe avec un mensonge à la porte d’un commissariat : J’ai raté le bus, gardez-moi avec vous, quand il fera jour je repartirai. Ils sont aimables, ils m’indiquent un bout de canapé couvert de taches de gras et puant où je peux me mettre en boule. Le temps d’une respiration lente, d’une pensée rapide à propos de cette idée fixe de ma mère qui me voulait militaire. Comme eux. Un bruit de voix, de métal et de portes grandes ouvertes me ramène dans la pièce. Ils entrent, ils tirent violemment une chaîne, les poignets attachés un géant noir transpire de l’huile et crache du sang – un bandit. Il me foudroie du regard – veados ! Un coup de matraque, un policier le frappe sur une oreille alors qu’il continue à maudire Dieu. C’était sûr, à l’aube je reprendrais ma fuite.  

 

Devant le tableau d’affichage, à côté de la billetterie des bus, la voix d’Izael Diaz, la charogne, revint ricaner dans ma tête : Oui, Fernandinho, quand il sera grand il ira à Rio ou São Paulo, de l’argent facile pour lui ! Non, moi j’irai à Recife, fils de pute ! Oui, je choisis Recife, notamment parce que la générosité du jeune chauffeur de taxi ne me permettait pas autre chose. Je n’avais pas assez d’argent. Ce n’était pas important, je ne partais pas pour arriver, je fuyais et c’est tout. Loin de tous, de l’exécution de ma condamnation : rien que Fernando, pantalon et manche bien dur. Je désirais l’affection d’un homme – pour eux un attentat, un frisson d’horreur. Pour moi une faute, un désarroi dans un monde qui n’avait pas assez de fantasia pour m’inventer sans me mépriser. Ni garçon ni fille, alors seulement veado et cul-défoncé ! Connards !

Devant la billetterie tout ça je le délirais. Aujourd’hui c’est devenu des pensées. Engourdi par la mauvaise nuit je n’arrivais qu’à compter les kilomètres que j’allais mettre entre moi et le Sítio. Entre moi et le Croquemitaine de mes cauchemars. Cinq cents me semblèrent suffisants, alors ce fut Recife.  

 

Je laissai ma valise à la consigne et je recommençai à marcher. À nouveau vers la mer, jusqu’au port. Je marche le long de la jetée, le long de la plage, dans un grouillement de visages inconnus qu’une pluie chaude, inattendue, disperse rapidement dans toutes les directions. Je reste seul, trempé. Je longe l’océan jusqu’aux premières plantations de cocotiers et de bananiers. La ville se fait lointaine, dans la nuit. Le sommeil me trouve au milieu de l’herbe humide, avec le soulagement des larmes et le ventre gonflé par la noix de coco que j’ai cassée et ingurgitée.

l’aube deux Noirs me réveillent, ils font leur footing sur la plage. Ils me regardent comme on regarde un chien mort, sans s’arrêter. Mes jambes ne me portent plus, elles tremblent à cause de la faim, de l’humidité. Quand le soleil est haut je suis de nouveau aimanté par la ville. Je fuis comme un possédé le long des trottoirs et des ruelles. Au pas de course, avec la peur des coups et la honte d’être un voleur. Veadinho, j’ai volé mon déjeuner. Je n’en peux plus, je ne suis plus moi-même. Bouche pâteuse et sable dans la tête depuis deux jours. Je croque dans mon butin et pense déjà au soir ; au-delà je n’y arrive pas, au-delà je ne sais pas.

 

DJe dois me reposer, arrêter cette ville qui tourne trop vite dans ma tête. Je franchis le seuil d’une église pour un peu de paix, au milieu de saints portugais et de christs noirs. Pour fermer les yeux, entouré de plafonds couverts d’or et de croix incrustées d’émeraudes. En lieu sûr, sous l’autel je cherchais un peu de quiétude. Un jeune prêtre, le pas svelte dans sa robe noire, me surprit alors que je venais de me recroqueviller. Nous nous fîmes peur mutuellement. Il devait fermer la porte : Pour protéger l’or et la fraîcheur des murs, dit-il.

– Enferme-moi à l’intérieur, je reste seulement pour dormir !

– Non, trouve-toi un travail et tu trouveras de quoi dormir !

 

Le prêtre voyait juste, je devais trouver du travail. C’est de là qu’on repart. Je regarde devant moi, mes pas prennent une direction. Je frappe aux portes d’hôtels et aux restaurants. Je tente même un garage, le seul ouvert à dix heures du soir.

– Je fais n’importe quoi pour deux repas et un lit pour dormir.

– Attends la fermeture dans l’arrière-boutique jeune homme, je vais t’en trouver, du travail.

Deux fois le cul. Edinando sans cou, le propriétaire, entra dans la petite salle, le visage radieux de celui qui a décidé de faire la fête. Au premier regard il avait déjà compris. Une boîte de biscuits, du guaranà et deux serviettes de toilette. Je pris une douche, mangeai les biscuits et le laissai faire. À contrecœur, deux fois le cul – sa fête. Quand il fit jour il me donna l’adresse d’une pension : Dis que tu viens de ma part. Je le remerciai.  

 

– Je fais tout : je lave le linge, je cuisine, je nettoie les chambres. Je fais tout pour un lit et deux repas par jour.

Gueule de coco – Mariluci renifla la bonne affaire, elle eut pitié. Elle me cerna en trois mots.

– Tu te travestis ?

– Oui, de temps en temps, mais par respect, j’irai loin de la pension.

– D’accord, tu peux commencer tout de suite.

Ce devait être une renaissance, ce fut l’enfer. À cinq heures du matin je dois préparer vingt petits déjeuners. Des ouvriers qui travaillent à la campagne, un sandwich, du café, un peu de lait entier. Mais avant, je sers Mariluci au lit : Fernando, le café est froid ! Ses deux filles : Fernando, trop chaud ! Ses deux fils, en se plaignant : Fernando, il est tard, apporte-nous le café ! À huit heures je récupère le linge sale des chambres et me mets aux sols et aux douches. Je reviens en cuisine quand il est onze heures et j’organise vingt repas. Des ouvriers qui travaillent en ville, riz et haricots. Il y a un couvert aussi pour Edinando. Puis il me demande mon cul. Moi je le lui donne, après la fermeture, toujours dans l’arrière-boutique de son garage. À la fin du repas je lave les assiettes et le linge sale. Je fais tout pour deux repas chauds et un lit pour dormir. Le soir je suis lessivé mais je garde les yeux ouverts : à la télé il y a ma telenovela préférée. Au bout de deux semaines ce sont déjà des menaces et des gifles, pour un verre cassé, pour un retard du déjeuner. C’est Mariluci : C’est comme si tu étais de la famille, Fernando. Mais après elle me traite comme un chien. Ça semblait être un bon début, ce fut l’enfer.

 

Antonio, quarante ans, marié, deux enfants. Il était venu de Rio de Janeiro pour le travail. Il me vit et ne perdit pas de temps. Tandis que je faisais le ménage il me bloqua dans un coin pour un rendez-vous : À midi dans la douche, me dit-il. Ça pouvait se faire, j’y allai. Il fut rapide comme un lapin, je me retrouvai avec un peu de sous en poche. Cela dura quarante-cinq jours et ce fut un jeu de cache-cache permanent. Moi je travaillais comme un esclave, lui, ivre, il me guettait. Il me prenait vite fait bien fait aux bons endroits, aux bons moments. Un risque amusant, je pris goût au jeu. Un bel homme, un souvenir vraiment plaisant. Il repartit vite et je sentis que lui et ses quelques pièces me manquaient.

 

Je connais la ville, je me balade la nuit. Il fait sombre, et pour-tant je vois des lignes et des frontières à ne pas dépasser. Je longe et j’évite des territoires dangereux. Je découvre des parcours et des cachettes. Je sais où marcher, jupe d’Eulália et petite culotte en dentelle. Je commence à fréquenter le Batutas de São José. Le club. Beaucoup de femmes et moi parmi elles, discret. Le visage maquillé et le bon pantalon. Je parle avec elles, les femmes, et les hommes s’approchent de moi. Campari, whisky ou vodka ? Juste pour rire, lui me dit : Viens, viens danser le forró, viens danser avec moi. Oh, mon José du club me fait danser comme une femme, de la musique forró et moi Fernanda. Un couple parmi les autres. Oui, ce soir je ne veux pas danser avec une femme, je veux danser avec toi, veadinho ! Oui, serrons-nous l’un contre l’autre, José. Moi pour de vrai et toi pour rire. Enlace-moi José, je me veux femme pour toi. Pour ce forró qui me prend de l’intérieur, pour ce tour de danse sans retour possible.

 

Moi je l’avais en tête mon modèle, le désir : Sonia Braga. À la télé, dans les yeux des Josés du Brésil. Beauté qui se regarde, des fesses chanceuses et une bouche dessinée. Séduisante. Sonia Braga humiliait mon corps et me rongeait l’âme. Moi comme elle, un rêve.

 

Un jeune José, militaire de l’aéronautique, s’approche de moi au club. Seulement deux musiques, deux danses, et puis direction l’hôtel. Une nuit entière avec un homme dans mon lit. C’est la première fois. Étoile du septième ciel, moi je brille, dans un baiser qui me fait femme pour lui. C’était décidé, seulement Fernanda. Ce sera ça mon futur, la fantasia. Il me prit comme un homme prend une femme. Visage contre visage, bouche contre bouche. Fernanda, comme Josefa et Aparecida : ventre rond et fente entre les jambes. C’est comme ça que je me sentais. Je l’ai aimé comme une femme aime un homme. Il était très beau et je le lui dis avec cent oui pour cent désirs. Mais les bonnes choses finissent vite et au matin il me quitta brutalement.    

– C’était l’alcool, veadinho de merde, moi je n’embrasse pas les pédés sur la bouche !

Chair qui pend sous le ventre, Fernando rien que Fernando.

– Non, sale connard ! Moi j’étais vraie !

 

Tu veux te faire pousser les seins ? C’est simple, on vend les hormones en pharmacie, Anacyclin, sans ordonnance, ce sont des pilules contraceptives. Le cul ? Je te dirai après, il y a Severina la bombadeira, tu verras, quelques injections de silicone.    

C’est Vania, je la rencontre au club. Tous les Josés pour elle. Des jambes rayées par le haut de ses bas sombres. Retenus par deux jarretières qui lui déshabillent l’âme avant que la mini-jupe occulte le vice. Le tabou. Une frayeur entre les jambes, tout en dessous, à toucher – les vicieux. Elle se prend à bien m’aimer, faux cils et une bonne dose de rouge à lèvres rouge. (Vania est intouchable, inviolable, suspendue sur deux talons aiguilles, c’est la perfection. Désir parfait, parfaitement réalisé. Incarné. Forme accomplie à violer, toucher. Seulement la nuit, seulement si on paie). Elle me prend par la main, petite sœur. Moi le vilain petit canard, elle la diva. « Anacyclin, pour commencer ».

 

Anacyclin, vingt-huit cachets par boîte. Je ne sais pas attendre et je les avale tous d’un coup, mélangés à un jus de carottes. Dans le lit, les yeux au plafond, j’attends que deux petits seins de magie voient le jour. J’attends, comme j’attendais l’avion de minuit. Josefa s’agaçait, la vipère : Mais toi tu es un garçon, l’avion ne t’apportera pas de bébé ! Je vomis une tache rouge, je me tordis de douleur. Fernando me résistait, il se révoltait. Dureté de son corps. Poitrine lisse et fesses carrées. Un homme. « C’était l’alcool, veadinho, moi je n’embrasse pas les pédés sur la bouche ! » Moi je te ferai plier, Fernando. Mes Josés n’embrasseront pas un garçon. Je cachai le vomi et le déchirement en un silence plein de souffrance. L’aube arriva et le soir revint. Je courus auprès de Vania qui faisait déjà le trottoir.

– Fernanda, tu es vraiment une campagnarde. Seulement deux, maximum quatre cachets par jour, et tes seins pousseront. Petit à petit, tu verras qu’ils pousseront.      

 

Dans la pension le pantalon c’était obligatoire, les voix me donnaient des ordres au masculin. Insupportable, je ressassais : Vania a raison, mais qu’est-ce que je fous ici ? Déjà deux mois et je n’ai pas encore un sou en poche. Moi je pensais, ils dormaient tous, ils puaient. Ils ronflaient, évanouis dans leurs nippes, se tournant et se retournant dans une fatigue ouvrière qui agitait leur sommeil. Un dortoir, une tristesse de futur. Non, moi non. Vania a raison, qu’est-ce que je fous ici ? Et alors aussitôt dit aussitôt fait. Le miroir m’absorba entièrement, il m’engloutit dans son reflet. Lentement, je commençai avec le fond de teint, je finis avec le rimmel et le rouge à lèvres. Mini-jupe et talons aiguilles, je me dirigeai d’un pas décidé vers l’avenida Antonio Falcão, le bord de mer de Recife. Une zone comme il faut, des gens riches, où le cul se transforme en bonne affaire. Mais la honte me bloqua sur une petite rue latérale : Pour commencer ça fera bien l’affaire, pensai-je.

– Qu’est-ce que tu fais ici, pédé ?

elle, elle fouille avec rage dans son sac à main

– La même chose que toi, bicha !

moi, je fouine apeurée dans les ordures

– Va-t’en !

une lame de rasoir serrée entre ses doigts

– Non, je pars pas.

un morceau de verre dans mon poing

– Tu n’es pas une femme, tu es un trans ! Tu as juste un petit truc de plus que moi, alors je reste et je fais le même trottoir que toi, connasse !  

 

Mais les choses ne marchaient pas comme ça. Ce n’était pas juste un petit truc de plus que moi. C’était que je ne pouvais détourner les yeux du sillon de ses seins. Elle aussi me condamnait : un pédé , pas de seins et pas de cul. Lui faire concurrence était impossible. Elle s’en aperçut tout de suite et retourna sa furie en un grand éclat de rire.

– Je croyais que tu étais une de ces pédales qui dépouillent les clients et ruinent la réputation de la place, c’est des bâtards, ils sont moches et ils pointent leur couteau sur la gorge de mes Josés. Moi, la concurrence je la crains pas.

C’est vrai, elle n’avait rien à craindre de la concurrence, elle était superbe. C’est ma première nuit de trottoir, je lui avouai. Attendrie, elle me prit par le bras, petite sœur, jusqu’au bord de mer.

Elle me laissa dans un éclat de phares allumés, klaxons et étoiles ciel ouvert. Recife. Une comète, Vania se faisait illuminer. C’était elle qui illuminait, fantasia en action, une file de Josés en quatre roues. Multicolores. Peaux noires, blanches, et des rondes d’éblouissements. Bleus, verts, va-et-vient de freins et d’accélérateurs. Un manège de lumières et d’éclairs sur des culs démesurés, des bouches toutes lèvres dehors, des nichons, des gaines et des dentelles. Frevo ! Fièvre carnavalesque : Fais-nous voir entre tes cuisses, Vania ! La jupe relevée elle donnait son prix, des fois aussi pour la bite, les vicieux. Sur le bord de mer la transsexualité offrait son spectacle et mille Josés allaient embrasser son cul. J’entrai dans le cirque apeurée et fascinée.    

Vania me salua et moi discrète tic tic tic je m’éloignai. Derrière la rampe, pour cacher mes insuffisances. J’apprendrais vite, je le voulais. Seul le diable sait ce que je voulais. Les phares d’un José de cinquante ans arrivèrent pour moi aussi : Monte dans la voiture, me dit-il. Moi je monte. D’abord une jambe et puis l’autre. On va le faire dans la voiture, pensai-je. Et en fait non, dans un hôtel, lui c’est comme ça qu’il veut. Il a un visage sérieux qui m’intimide. Ce n’est pas facile de s’en sortir dans ce genre de marché, ce n’est pas simple d’annoncer le prix, la première fois. Dans la chambre il me voulut à quatre pattes. Puis il remit son pantalon : Tu veux combien ? Comment ça tu sais pas ? Tu dois bien vivre, non ? Cinq cents cruzados ça va ? Je répondis oui. Je le lui dis d’un léger mouvement de la tête, trahissant ma honte. Celle d’être prête au paiement. Mais le plus gros était fait, maintenant José est client : moi je le sers et lui il paye.  

 

Ce soir-là il y en eut quatre. Des prestations différentes, un peu de fric. Pas mal du tout. Mais ce n’était pas seulement l’argent qui me faisait rester là à trois heures du matin. Moi je fais la pute, voilà la vérité. Je fais le trottoir avec vingt, trente autres transsexuelles. Je suis désirée. Je m’exhibe au féminin. Fernanda, et c’est un spectacle.  

 

C’était la première fois, mes yeux rivés au sol, intimidés. Mais, en moi, une furie démoniaque. Je veux mes seins, je veux un gros cul pour me le faire lécher par ces Josés qui, le jour, ne savent pas m’aimer. Entre pensées de vengeance et désirs, je ne remarquai pas l’arrivée soudaine de la police. Gifles et coups de pied : Dégage, dégage d’ici maudit pédé ! Je fus lente, ils m’attrapèrent. Ils m’enfermèrent avec les autres dans une grande salle. Un spectacle en déroute. Maquillages dégoulinants et visages chiffonnés. Odeurs fortes et pissotières pour bites en main. Que des hommes. Quand je rentrai, libre et fichée, il était six heures du matin.  

 

Mariluci m’attendait hors d’elle. Devant la porte, jetés en vrac, avec violence, il y avait des bouts de moi : les vêtements d’Eulália, la palette complète pour le maquillage, les chaussures achetées avec l’argent d’Antonio, toutes mes petites affaires : Pédé, dégage de cette maison. Elle était devenue mauvaise, j’eus très peur. Elle m’aurait tuée. Oui, si elle avait su pour moi et son fils, elle l’aurait fait, épaules de boxeur. Elle m’aurait jeté dans le trou. Dans la fosse sous la fenêtre où son mari s’était suicidé. Tué, à mon avis, par cette hommasse, un jour de furie comme celui-ci, peut-être pour une chaise laissée à la mauvaise place. Mariluci m’aurait tué, épaules géantes. Son fils avait insisté, touché, et moi j’avais cédé. Contrainte, parce que je ne voulais pas. Il y avait le pacte, « rien dans la maison, rien avec mes fils », j’aurais dû le respecter. Mais ça ne se passa pas comme ça et à présent je craignais sa vengeance. Je poussai un soupir de soulagement, elle ne se doutait pas de ma transgression. Quand elle se calma j’eus même le courage de protester : Tu dois me payer Mariluci, j’ai travaillé comme un damné, maintenant tu dois me payer ! Peut-être qu’elle ne s’attendait pas à ma rébellion, peut-être qu’elle pensa aux clients du soir et elle se calma. Il y avait beaucoup de travail ce jour-là et elle ne pouvait pas se passer de moi. Je ramassai mes affaires une à une, j’entrai dans la salle et je retirai, en pleurant, ma jupe et mon chemi-sier. J’enfilai les habits de Fernando et je commençai à préparer les petits déjeuners. Mais dans ma tête tournait sans répit cette question, toujours la même : Mais qu’est-ce que je fous ici ? Avec cette négrière, avec tout cet argent qui m’attend sur le bord de mer. Je préparai aussi le repas de midi. Gueule de coco tôt ou tard l’apprendra, pensais-je, elle me tuera. L’heure du dîner arriva aussi. Elle découvrira le vice de son fils et alors elle deviendra folle. La nuit tomba, de chambre en chambre je débarrassai les clients de quelques pièces, j’appelai un taxi et je mis feu à la cuisine. Papiers et torchons sur la cuisinière. Mariluci, te voilà servie ! » Elle, elle n’était pas là, les clients étaient sortis. Les flammes montèrent haut, se propagèrent hors de la fenêtre. Hypnotisée, perdue au milieu de la foule dans la rue, je regardais. Ces flammes, elles me brûlaient à l’intérieur, de vengeance. Puis l’éclair de l’explosion de la bonbonne de gaz fit dévier mes pensées. Rien de grave, aucune victime. Le taxi arriva et dans la confusion le chauffeur comprit seulement mon ordre : À Natal ! Rio Grande do Norte, il obéit. C’était le vingt juin 1982.

 

Trois cents kilomètres, une fuite de cinq heures. Je savais déjà qu’en ville on faisait le trottoir. Encore cinq ou six mois d’hormones et la nuit je ferais le tapin sur le bord de mer, pute avec des traits féminins. Fernanda, enfin sans humiliation. Comme Vania. J’étais excitée, effrayée. Fatiguée à cause de la nuit passée et de celle à venir. Un taxi m’aborda – récurrence –, cette fois un vieux Noir pâlichon, dans les cinquante ans, qui en paraissait cent.

– Monte veadinho je te dépose.

– Non, je ne veux pas.

– Tu ne peux pas rester ici, si les bandits te prennent ils te tueront !

Je pris peur, j’acceptai. Il me parla d’une maison de putes et d’un bon salaire pour un travail qui n’était pas le trottoir. En échange il voulut mon cul et je le lui donnai. De côté, sur le siège de la voiture, pour épargner à mon nez les relents de sa bite puante. Le porc. À deux heures du matin il tint sa promesse. Il me présenta à Damião, le gérant du bordel. Neuf putes, une maison dégueulasse. Juste le temps nécessaire pour que mes seins poussent, puis je m’en irai, pensai-je.  

 

– Un pédé !? Damião, mais qu’est-ce que tu fous avec une pédale dans la Maison ?

– Il recevra les clients. La journée il fera le ménage, la nuit il servira les boissons et les liqueurs. Il fera la cuisine et il calculera les pourcentages. Son salaire sera juste. Il dormira dans ma chambre ou dans votre lit.

Rien qu’en les regardant, les putes me renvoyèrent ma diffé-rence : toujours et seulement veado, pas encore de poitrine avec un petit bout de chair entre les jambes. Elles m’accueillirent avec cent plaisanteries pour me voir nue. Elles voulaient toucher mon pénis, je le leur cachais. On dormit à quatre dans un grand lit. Extrêmement jeunes, les trois putes et moi. Elles se racontèrent des choses, des histoires d’une nuit. De vices extravagants et d’amants empoisonnés. Mais dans le grand lit j’étais au centre de la fête. Elles rirent beaucoup de la pudeur qui m’avait poussée à me mettre face au mur, à leur tourner le dos. Ne me touchez pas, dis-je, je n’en veux pas des caresses des femmes. Rosa était allongée à côté de moi, sa voix s’attendrit : D’accord Fernandinha, je te respecterai. Mais alors arrête de fixer le mur, regarde-moi, dis-moi si je te plais. Rires d’eau claire, fleurs sur un tas de fumier. Les unes sur les autres, les juments hennissaient à la vue de mes culottes en dentelle. Quel beau zizi, Fernandinha ! Si tu viens avec moi, je te présenterai un client très vicieux. Des sous, des sous, des sous ! Elles m’inclurent par la plaisanterie, le respect arriva lui aussi.

 

Damião, le patron de la maison, était une vieille maricas encu-bada, un pédé non déclaré. Il ne voulait pas que ça se sache. Quand son amant n’était pas là, il voulait que je dorme dans sa chambre : Dis aux putes que je te baise, ça ne me plaît pas que ces mauvaises langues disent partout du mal de mon vice. Quel naïf ! Elles étaient toutes au courant, elles se moquaient toutes de lui, les vipères. En cachette, parce que Damião ne pardonnait rien. Quand il était là, elles étaient toutes respectueuses, parce que cet homme-là était dur, c’est vrai, mais il était aussi juste. Précis dans ses calculs et précis dans le paiement des pourcentages. Damião ne volait pas les putes, il offrait un endroit sûr où travailler. Plus quelques services en chambre avec bibi. Pour Rosa, le bordel était une maison où habiter. Une drôle de famille laquelle appartenir, dont je faisais aussi partie : Fernandinha, la dernière arrivée.

 

Gilda était lesbienne, les hommes ne lui suffisaient pas. Elle me voulait moi, elle voulait faire l’amour avec moi. Les putes me le dirent : Elle est tombée amoureuse de toi, Fernandinha. Cette maudite fille avait les mains baladeuses, elle me touchait l’entrejambe. Au début, dans la confusion de la plaisanterie générale, je ne compris pas son désir. Puis tout devint limpide. Cela se produisit lorsqu’un ami de Damião demanda à passer un peu de temps avec moi : Une petite heure et je te ferai un beau cadeau. Je dis oui. De temps en temps moi aussi j’avais mes clients. Un service offert par la maison, seulement pour quelques-uns. Discrètement, sans déranger le travail des femmes. Je dis oui avec l’accord de Damião et on entra dans la chambre. Il était derrière moi en train de me baiser sur le bord du lit. Le miroir d’une vieille armoire de style colonial me renvoyait son visage maigre et agonisant. J’aurais voulu envoyer balader cette expression trop sérieuse d’un rire fracassant. J’étais surexcité à l’idée de le faire mais je n’osais pas. Silencieux, son plaisir grinçait, triste et régulier comme la mort. Tout à coup, pourtant, au beau milieu de l’affaire, il me lâcha brusquement et se jeta comme un diable sur le pistolet qu’il avait posé sur la table de nuit. Muet comme un piranha il fit partir deux coups secs en direction de la fenêtre. Quelqu’un nous épiait. Toute la maison accourut en état d’alerte à notre porte. Lui sortit habillé et triste, comme il était entré. Il fit seulement signe Damião qui en retour liquida l’affaire d’un mot : Un voyeur, dit-il. Mais les putes savaient et elles me le rapportèrent. C’était Gilda qui m’épiait. Elle me le confirma elle-même quand elle me déclara son amour : Tu es lesbien comme moi, Fernando, mets-toi avec moi. Elle vint se coller avec ses mains et sa bouche sur moi et je perdis le contrôle. Je me libérai d’elle en la repoussant, je cassai une bouteille et essayai de l’atteindre au cou. Damião m’arrêta d’une main ferme. Il m’aurait chassé, Damião ne pardonnait rien, mais les putes intervinrent en ma faveur : C’est elle qui le harcèle depuis deux semaines. Le patron les fit toutes taire et imposa une cohabitation pacifique. Ça ne dura pas longtemps, elle ne s’était pas résignée la maudite.

 

Tuca Rubirosa, présentatrice télé, poitrine juste comme il faut et un postérieur disproportionné. Pour les Brésiliens un trans est parfait quand il a un gros cul : Ou belo rabo, ou bum-bum. Et Tuca avait les bonnes mensurations. Elle avait tout ça et en plus elle était riche, miraculée du petit écran. C’était l’un des trans les plus célèbres au Brésil, peut-être l’un des premiers. Maintenant elle vit à Genève, dit-on, opérée et heureuse. Dans la maison des putes c’était elle qui me scotchait à la télé. Entre-temps, je continuai à prendre de l’anacyclin, quatre comprimés par jour, comme me l’avait conseillé Vania. Tuca Rubirosa avait fait le tour de Paris et modelé ses fesses et ses seins avec du silicone. Un corps de femme et un visage à la Sonia Braga. Mon modèle absolu. Depuis la télé elle illuminait ma vie.

 

Les hormones commencèrent à produire leurs effets. Deux soupçons, deux petits seins, mon soulagement. Jour après jour les deux tétons germaient. Deux grandes auréoles pigmentées s’élargirent autour, soutenant leur floraison. Crêtes sensibles à chacune de mes caresses, à la cotonnade de mon chemisier. Ils poussaient. Pour le plus grand émerveillement de Rosa, pute au cœur enjoué ; pour moi, qui consumais miroirs et rêves. Fernanda prenait forme. Même à l’extérieur, les clients me renvoyaient son image, je m’en apercevais mille petits détails. Les putes aidèrent au miracle. En cinq mois, elles améliorèrent ma manière de me maquiller et de me coiffer. J’appris me déshabiller et à me revêtir de mille malices pour capturer les Josés au désir. Un soir, Rosa me dit : Hé, Fernandinha, depuis que tu es là Heronaldo se pointe très souvent. Oui, je l’avais remarqué moi aussi et j’étais déjà amoureuse.

 

Heronaldo. Lui dix-huit ans, moi dix-neuf. Il travaillait dans un bar de la gare, il fréquentait la maison par curiosité. Même cette vieille maricas de Damião avait remarqué ses allées et venues : Fer-nandinho, dis-moi, c’est un de tes amoureux ou un client ? Je l’ai rencontré à la gare, il vient pour les femmes, lui répondis-je. Mais Heronaldo ne venait pas pour les putes, pensais-je sans le dire. Il ne vient que pour moi qui délire déjà de jalousie à cause de l’attirance du patron et à cause des femmes qui le prennent d’assaut. Un jour, bonheur, il demanda à me voir. Il voulait aller dans une chambre avec moi. Et voilà, le désastre. Gilda l’approcha alors que je n’étais pas là : Va-t’en Heronaldo, laisse Fernando tranquille, c’est mon cousin, il n’en a rien à foutre de toi. Rosa entendit tout : Heronaldo attends, ne l’écoute pas, je vais appeler Fernanda, elle saura te dire. Gilda devint folle de jalousie et me rejoignit, une lame de rasoir à la main, alors que j’étais sous la douche : T’es rien qu’à moi Fernando, je t’aime, je te veux rien que pour moi ! J’aime les hommes et pas les femmes, me touche pas ! Laisse-moi tranquille, sale lesbienne ! Comme une folle, nue, je déversai une pluie de coups sur son visage idiot et maudit, sur cette furie possédée. Je la blessai jusqu’au sang avec un vieux robinet, force furieuse qui ne s’arrêtait pas. Je l’aurais tuée. Rosa et les autres m’en empêchèrent et c’est elles qui finirent de la cogner, à coups de pied et de crachats. Je descendis bouleversée rejoindre Heronaldo, j’implorai un rendez-vous : À cinq heures à la gare. Il dit oui, j’arrivai l’heure. Damião ne m’aurait pas pardonné une deuxième fois, je le savais : Heronaldo, je dois partir d’ici, loue-moi un petit appartement, je te paierai, je ferai le trottoir. Mais lui s’entêta dans cette alternative : Si tu sais vraiment cuisiner je te trouverai du travail dans une famille. J’acceptai, plus pour lui que pour le travail.

 

Je déménageai à Ponta Negra. Dans une famille qui m’offrait une chambre avec salle de bains, téléphone et téléviseur. Une villa en bord de mer, des gens riches, une clé magnétique pour rentrer. Monsieur Nilo et Madame Mercedes m’accueillirent sans préjugés et avec un bon salaire. Ils savaient qui j’étais. Heronaldo avait été clair et eux, compréhensifs. Leurs trois filles, je ne les vis pratiquement jamais, perdues dans les labyrinthes de la maison, elles révisaient pour l’université. J’étais au paradis et la maison des putes, vue de là-bas, m’apparaissait à présent enveloppée dans les flammes de l’enfer. À cinq heures et demie je travaillais en cuisine, à vingt heures j’avais fini ma journée. Je renonçai à faire des passes, il n’y avait qu’Heronaldo. Je le voyais le soir, je m’habillais en femme : baisers sur la bouche et mains sur mes seins. Un délice. Mais la lumière du jour nous séparait et moi je souffrais. Je devais m’en contenter, c’était le pacte : Je ne viendrai que le soir. Il était fiancé à une jeune femme. Rien de grave, pensai-je, je le lui prendrai. Il sera tout à moi, je vais le conquérir comme une femme conquiert un homme. Mes seins pousseront. Mes hanches seront parfaites, comme celles de Rubirosa. Heronaldo, son amour ne sera qu’à moi. C’est certain. Mais le jour il n’était pas là et la jalousie grandissait en moi. Au début, elle jaillissait avec des tristesses soudaines, puis elle devint colère et fut démesurée. « Je n’arriverai jamais à être femme jour et nuit » 8 . Je débordais, oppressée dans des certitudes qui déchiraient mon âme : il fait l’amour avec une autre, il parle avec une autre, il embrasse une autre. Enfermée à l’intérieur de la villa, je glissais d’un tourment à l’autre. Il était à moi et je partis le récupérer même en plein jour. Au travail, chez sa mère, chez Damião, pour savoir si c’était là qu’il me trompait : Non Fernando, Heronaldo on ne l’a plus vu ici. Rosa était mon amie mais je ne la crus pas, c’était une pute. En quelques jours ma fièvre, la jalousie, dévora le paradis qui m’entourait. Elle engloutit mon sourire et me recracha en enfer. Le monde entier devint mon ennemi. Durant trois jours et trois nuits, bouleversée, j’arpentai les rues et les plages à la recherche d’Heronaldo. Aucune trace, il avait disparu. Il se refusait. Nuits d’insomnie, cerveau liquéfié. Il me trompe, il m’a quittée ! Le jour venait de se lever et je me brûlai la gorge, les viscères et les poumons avec une mixture de mort-aux-rats, d’eau de javel et d’huile de moteur. Du nez et de la bouche, je vomis de la mousse blanche et des caillots de sang. Je ne sais qui m’emmena d’urgence l’hôpital. Je me réveillai deux jours plus tard, des tubes dans la gorge et dans les narines. Fernanda était encore en scène, mais lui ne revint pas. C’était en décembre 1982.  

 

Après ma sortie de l’hôpital, je mettais ma fin en scène, affalée sur un banc à l’arrêt de bus. Seule, mal en point, les gens m’évitaient comme une pestiférée. Mais dans la vie on fait des rencontres pour le Bien comme pour le Mal. Et ce jour-là le Bien se présenta sous les traits de Carlos. Dix-huit ans, mulâtre et veado : T’as un endroit où aller ? Non, j’en ai pas. Alors viens avec moi, maman Tetés ne dira rien. Tetés, Teresa. Un visage lézardé par la misère, noir. Des mains marquées de cent rides, comme la maison où elle dormait. Une favela. Pour ses enfants, elle avait mêlé son sang, mélangé des graines et des couleurs. Saints chrétiens et Orixás africaines. Tetés m’accueillit sans poser de questions, mais moi j’avais grandi dans une autre histoire, une nostalgie cabocla.  

 

Negro, quando não caga na entrada, caga na saída ». Le Nègre, lorsqu’il ne chie pas en entrant, il chie en sortant. Cícera n’admettait pas qu’on la contredise. Et moi j’avais tété le lait à son sein. Je l’avais tétée entièrement sa petite liste du Bien et du Mal, des Bons et des Méchants. Mais Tetés dit oui à ma présence, j’étais là, ventre brûlé et peau brune parmi les Mulâtres et les Noirs. Ils me soignèrent pendant un mois et en février, quand je fus complètement rétablie, je les laissai leur misère.

 

J’écrivis une lettre à Cícera : Je me suis enfui parce que je ne suis pas un homme. Les femmes ne me plaisent pas, je suis né pour aimer les hommes. Toi tu ne veux pas comprendre. Même Álvaro, tout le monde à Remigio me regarde de travers. Je n’ai pas eu le courage de me dévoiler à toi. Quand je n’aurai plus honte, je reviendrai.

Sa réponse arriva : Je ne peux pas rester seule, tu es mon fils, je viens te chercher à Natal.

 

Cícera arrivait, moi je fuyais. Le jour suivant, dans le car pour Salvador, je gagnais de la distance au sud du Sítio. Mille kilomètres pouvaient suffire. Je regardais en arrière et je fuyais. Encore, encore une fois. Plus loin je ne voyais pas, je ne savais pas. Plus loin seul Dieu sait.

 

Salvador de Bahia engloutit la dernière pensée pour ma mère dans une bulle chaude d’ordures, d’encens et d’huile de friture de dendê : À la churrascaria Roda Viva, au Pelourinho ! Le chauffeur noir démarra son taxi sans daigner me regarder. Je le payai et j’entrai pour qu’on appelle Risomar. C’était lui qui animait le restaurant. Sang arabe mêlé à du sang portugais. Une famille de restaurateurs. Cette recommandation fut le dernier cadeau de Tetés. Je reçus un bon accueil, un travail en cuisine et un endroit où dormir. Je recommençai à relever les yeux. Dans le miroir, mes seins qui grossissaient. Toujours de l’anacyclin, quatre comprimés par jour.

 

Fernando ou Fernandinha ? Comme tu veux, Risomar. Alors tu seras la princesse de ma cuisine. Princesa, me voilà, c’est Risomar qui me baptisa. Pour un filet à la parmesane qui conquit son palais et me fit entrer dans ses bonnes grâces. Mon nom arrivait également sur les lèvres des cuisiniers et des serveurs noirs. Princesa, aussi pour quelques clients qui après la fermeture venaient déjà payer pour mon cul. Discrètement, sans faire le trottoir, parce que « tapiner à Bahia c’est comme partir en guerre », les putes m’avaient avertie. Et désormais, à l’intérieur de cette bulle sombre, j’hésitais. Risomar m’aimait bien et dans le restaurant je me sentais à l’abri d’une ville aussi désordonnée que ma tête. Mélangée. Apeurée, dans un grouillement noir et décoloré qui, sous des gratte-ciel et des églises coloniales, mêlait Nosso Senhor do Bonfim et Orixà, Coca-Cola et Mãe-de-santo. Risomar était bon mais la tentation irrésistible : Princesa, un spectacle. Pyrotechnique. C’était décidé : le jour cuisinier, la nuit grande pute. Après quelques semaines, je me sentis prête et je descendis la rua Chile pour tenter l’aventure du trottoir. Une fête.

 

Avenida Otavio Mangabeira, bord de mer. Les voilà qui arrivent, gueules de diable, gueules de singe : Pédé, on va t’exploser le cul, des bêtes. Allez José, tiens-lui les jambes, tenez-le, tenez-le bien connards, allez, fourre-la-lui dans le cul, recouvre-la bien de merde cette matraque. Gueules de diable, gueules de chien : fais-la-lui sortir par la bouche, fais-lui passer l’envie à cette maudite bicha. Les porcs. Noirs, c’était cinq policiers noirs : Ouvre la bouche pédé, ouvre-lui la bouche José, bouffe cette cigarette pédale, brûle-toi la langue suceur de bites. Les charognes, gueules de hyènes. Des coups, du sang. Tire-lui dessus, tire-lui une balle dans la tête à cette ordure, connard tire ! Mon Dieu nooon, aide-moi Seigneur. Pisse-lui dessus ce sous-homme, allez, allez, lâche-le, allez allez on y va ! Sainte Marie, mère de Dieu, ne m’abandonne pas, donne-moi la force d’arriver à la maison, je veux vivre encore.  

Noirs, la voilà ma haine.

 

Edson, un Noir. Il fut le troisième homme de ma vie. Vingt-sept ans, une femme, deux enfants, trop fainéant pour travailler. Son neveu suait dans la cuisine du Roda Viva : Princesa oncle Edson veut te connaître, il t’attend après la fermeture. J’étais encore convalescente, peut-être que je m’accrochai à lui par amour, peut-être par peur.

Après la violence je renonçai au trottoir pendant quelques semaines. On me prescrivit une cure d’antibiotiques. Il ne me restait plus que le restaurant : odeur de friture, sueur et tenue de cuisinier. Je le répète encore, le travail était correct, bien payé. Mais moi je voulais, je les voulais encore sur moi ces regards. Tous ces Josés pour moi. C’est ainsi que je recommençai : Seulement deux ou trois heures par nuit, je me le promettais. Mais après je restais dans la rue jusqu’à l’aube – une grande paire de ciseaux dans mon sac à main. Pour les connards et les gamins.

 

Edson regardait sans broncher, moi je faisais et je défaisais : cuisinier et grande pute. Amour pour lui, passes pour les clients. Nichons qui s’épanouissaient, barbe qui grattait. Tout et son contraire – la guerre et la fête. Chaque chose semblait à sa place dans cette bulle chaude, Bahia de Todos os Santos, dans ma tête. Et puis il y avait le portefeuille, avec mes Josés qui payaient comptant, Edson me souriait. De l’argent facile et lui lié à moi. En quelques mois j’ouvris un petit compte en banque, je louai une chambre au Pelourinho, j’achetai une Fiat Voyage. Non pas pour moi qui n’avais pas le permis, pour lui : je le voulais à mes côtés comme une femme veut un homme.

 

Ton Edson est une maricas, Princesa », « Il dépense ton argent avec des pédales », « Il veut se faire enculer ! ». Un pédé. Il me trompait par la pire des trahisons : se donner comme une femme avec un gay, mon homme. Un maricão, je pensai à une confidence empoisonnée : entre transsexuels il y a toujours de l’envie et de la jalousie. Mais quelque chose n’allait pas, faire l’amour avec lui c’était compliqué. Au lit c’est moi qui insistais : on le fait ou pas ? C’était un homme froid qui ne savait pas ce qu’il voulait. Une tristesse. Moi et mon désir d’être pénétrée, lui et ses mille excuses. Il n’était avec moi que pour l’argent, il m’exploitait.

 

C’est que pour l’argent, c’est seulement pour le travail que je le laisse faire. Un José vient mains et bouche entre mes jambes pour me faire durcir la bite. Moi je suis là, mini-jupe relevée sur les hanches et seins à l’air avec ma bite qui ne durcit pas. Il paie le double, c’est seulement pour le travail que je le laisse faire. Sous moi, il veut que je le monte, mais ma queue est à moitié molle. Il me supplie au féminin : Dedans Princesse, mets-la moi dedans ! Je n’y arrive pas, trop d’hormones. Mes amies m’avaient avertie : trouve le juste milieu Fernanda, ce qu’il faut pour faire pousser tes seins, ce qu’il faut pour que tu bandes encore, sinon tu perds une part de marché. Ce sont des clients de la ville, maintenant tu le sais, il y a beaucoup de vicieux. Anacyclin, quatre comprimés par jour c’était peut-être trop. Mais c’était des seins et des hanches que je voulais, bander encore je n’en avais rien à faire. Je l’aurais même jeté aux chiottes ce bout de chair tout flasque. Pourtant je dois le satisfaire ce vicieux. Je dois gagner beaucoup d’argent avec ces maris des villes, pères perdus, mauvais fils de métropoles détraquées. Il veut que mes seins dansent pendant que je l’enfile, le connard. Il dit qu’il paie le double, qu’il paie le triple et tend ses fesses et pleurniche qu’il la veut dedans. Je peine et je souffre tandis que je la presse contre lui et qu’il se cambre. Ce salaud de cul dressé. Je m’échappe, je me réfugie dans ma fantasia. Un fondu, sa voix qui disparaît. Je m’éloigne, je me retrouve dans les reflets d’une image ridée par l’ondulation d’une eau agitée. Paulo et moi, dans l’eau calme. Parfum des bois et terre mouillée par l’inondation. J’avais huit ans, je me plaignais et pourtant je le voulais. C’est ma voix que j’entends. Elles sont à moi ces fossettes que je caresse sur un dos inconnu que j’enfile, je transpire et je tape fort dedans. Je suis sous moi, en moi. José n’est que transparence d’eau claire. Je ne l’entends plus, je ne le vois plus. Lui il n’existe plus. C’est moi qui avale ma queue, qui suis avec moi. Toute à l’intérieur de moi, seulement pour moi. Tout à coup, deux phares allumés à cent à l’heure crissent et dérapent dans un virage pris trop serré. Ils volent la scène à l’obscurité et filent en rasant un cimetière de fenêtres éteintes. Il m’arrache à mon souvenir, cet éblouissement. Et il est encore là ce connard qui est toujours sous moi. Il halète, penché sur le capot d’une automobile. Il reluque de derrière, une princesse montée sur deux talons aiguilles pousse et l’encule dans le parking. Lui il jouit, moi non. Moi je ne jouis pas, ce n’est pas ça mon plaisir, c’est seulement de la merde sur ma queue. Moi je suis ailleurs. Moi j’ai déjà fini, moi je compte l’argent et c’est tout.

 

Rossana se faisait ses clients en solitaire. Ses seins, une envie. Deux désirs. Arrachés, coupés, mutilés. Son pénis aussi, tranché, entaillé, émasculé. Il ne restait d’elle que cet horrible petit tas, un rituel. Son corps était méconnaissable. Carbonisé, essence et tête de démon. Les salauds.

 

Je le vis de mes propres yeux. Edson était avec un pédé sur la plage. Ils prenaient le soleil, les chéris. Les connards. J’avais donné mon cœur et mon argent à une pédale. Je l’attendis à la maison, quand il arriva, il me dégoûtait déjà. Ivre de whisky, je fis une scène, hurlements et ongles au visage. Je cassai la bouteille pour le balafrer mais le courage me manqua. J’enfonçai le verre dans mon bras. Une cicatrice pour toujours. Une entaille dans la chair pour quelqu’un qui pouvait très bien me voir fracassée dans la rue et ne rien faire pour me sauver. Edson s’enfuit, je jurai que je ne tomberais plus jamais amoureuse. Je voulais être aimée, mais la fin était toujours la même.

Arrive un José de cinquante ans : Montre-toi Princesa ! Il veut du spectacle. Je dois le faire, Salvador de Bahia n’est pas Natal, il y a beaucoup de concurrence même si ce n’est pas encore Rio ou Milan. Et alors on doit le faire, ça me plaît. Je baisse ma mini-jupe légère-ment en dessous des fesses : Choisis-moi José, je montre la dentelle, je dis des mots qui font grossir sa queue. Il me répond : Monte dans la voiture, nous allons au motel. Nous arrivons et lui il se déshabille, il pose son pistolet – le serpent. Il a aussi un poignard caché dans son caleçon. Je le vois et je m’enfuis, le vieux baveux. Je saute par la fenêtre et je me retrouve nue dans la cour. Fils de pute ! Je crie à l’aide à gorge déployée. Deux policiers arrivent, le directeur de l’hôtel accourt aussi : Ne hurle pas connard, tu effraies les clients, habille-toi et laisse tomber. Il paya tout le monde, même les policiers : Et toi ne dis rien pédé, sinon ça ira mal pour toi. Les voilà, les gueules de diable, ils savaient et couvraient.

 

Celui que tu veux éviter est toujours sur ton dos. Je me cachais, je changeais de maison, mais Edson me retrouvait. Il arrivait défait, menaçant. Shooté à la maconha et toujours flanqué d’un acolyte. Je lui donnais un peu d’argent mais ça ne suffisait pas. Il y avait toujours un nouvel ami avec lui, et moi j’étais toujours là à lui rendre son petit service gratis, poule aux œufs d’or. En m’exploitant, il entretenait vices, femme et enfants. Mes gains s’évaporaient comme de l’eau au soleil. La police frappa à ma porte pour une amende très salée. Ce salaud avait renversé un vieux, moi je payais. Je cherchai le scandale avec son neveu, avec sa femme. Puis je demandai à Risomar de me garder dormir au restaurant. Il dit oui, mais rien ne devait rester comme avant et tout changea.

 

« Princesa, reste cachée. Ne te fais pas voir en cuisine par les clients. Cache-moi ces nichons, habille-toi correctement : il y a des gens qui déjeunent. Il y a le sida, les pédés et les transsexuels font peur. »

 

Valquira avait vingt ans, un bonheur. C’était l’aube, Praia da Amaralina. Nous toutes autour et elle qui s’en allait. Un cul de bouteille cassé enfoncé dans l’anus. Une grande bouteille de Coca-Cola. Il y eut une autopsie : violée avec des matraques, hémorragie interne.

Un mal de tête, désormais il suffit d’un mal de ventre et autour de moi s’élève une forteresse de regards de travers. Le sida, la Maudite, prend une craie et dessine ses frontières – moi dehors et eux dedans. Au restaurant aussi. Elle touche tout, elle est présente partout : une quinte de toux en cuisine et elle apparaît avec cent murmures derrière mon dos. Princesa n’est plus une princesse au Roda Viva, c’est un fruit empoisonné.  

Sur le trottoir, la Maudite arrive avec les matraques de la police – gueules de diable, et perquisitions dans le sac à main : Montre-nous tes préservatifs, pédé. Rien, alors coups de matraque.

 

Église Santa Teresa, Rogéria et l’un de ses clients. Deux balles dans la tête. Leurs corps abandonnés sur le parvis de l’église. Une boucherie.

 

Risomar fut inflexible : Décide-toi Princesa, soit tu travailles sans faire la pute, soit tu fais la pute et tu quittes ton travail. Je choisis de faire la pute. Oui, aussi parce qu’après un petit fléchissement dû au Virus le marché reprend incandescent. Endiablé, il y a quelque chose de plus, quelque chose de différent, d’effrayant. Moi je ne comprends pas, je prends toujours mes préservatifs avec moi. Moi je fais un autre voyage, vers d’autres destinations.

 

Anacyclin, toujours quatre comprimés par jour. Fernando se consume lentement. Le pénis rapetisse, les testicules se retirent. Les poils se font rares, les hanches s’élargissent. Fernanda grandit. Morceau par morceau, geste après geste, moi je descends du ciel sur la terre, un diable – un miroir. Mon voyage.

 

Iara était la plus belle du Brésil, après Roberta Close. Trente ans, toutes les écoles de samba la voulaient pour le défilé. Playboy et Fatos & Fotos la célébraient nue et sur papier glacé. Une mulâtresse claire, grande comme une Allemande. Son corps était parfait, plas-tique et silicone. Voyages à Paris et trois appartements à Rio. Iara se prostituait aussi un peu, de temps en temps, par vice, certainement pas par besoin.

Je venais juste de faire deux clients – toujours des préservatifs dans mon sac à main. Je déambulais pour un dernier José et je la rencontrai. Ce fut elle qui me mit la puce à l’oreille, qui me conseilla une nouvelle destination : Rio est la ville qu’il te faut, ici tu es en train de te perdre.

 

Ils arrivent défoncés, ils volent, ils violent – sans préservatif. Ils fument de la maconha, ils sont noirs, désœuvrés, des maconheros, précisément. À deux reprises ils m’attrapent, me dépouillent et me frappent. La nuit c’est eux qui font la ville. Il y a de la peur, il y a de la défense. On fait le trottoir par groupes de cinq ou six. Couteaux, ciseaux et combats. Fuites, talons cassés et cicatrices.

 

Septembre 1985, je m’enfuis à Rio. Poussée par les promesses de Iara, par la peur des Noirs.

 

Sur les trottoirs de la grande métropole, Severina la bombadeira expose ses chefs-d’œuvre. Corps bombés, polis, injectés de silicone. Papillonnement jamais vu d’abondance et de fantaisies. Mille modèles pour le désir, je suis troublée d’enchantement, de peur. Moi, pas grand chose – petite chose. Je vois et je choisis : C’est Perla mon modèle. Définitif. Perla, si vous me regardez aujourd’hui, après l’injection de silicone, vous la revoyez. Vous verriez ses longues jambes qui montent lentement vers le ciel comme du sable vers la mer. 

 

Diana fofão a perdu son visage, elle a tout perdu. Elle le cache au soleil et à la vue des clients. Ses yeux : deux billes brillantes enfoncées, disparues dans un carnage au silicone. Sa bouche : une entaille rougedégueu sur un ballon en mousse. Diana fofão s’était bombé le visage et il ne lui restait rien. Déformée, repoussante. Une erreur. Maintenant les Josés mettent les gaz en la voyant. Elle attend les vieux et les ivrognes, s’offrant de dos. Mais le silicone l’a trahie. Son visage s’est effondré, il est difforme. Plastique fondu. Lui, il baisse la vitre, elle, elle entre toutes fesses et dos exhibés. Il se rend compte et hurle d’effroi : Va-t’en, monstre tue-la-trique ! Elle pointe ses ciseaux sur sa gorge : Connard, paie quand même. La matière est entrée dans l’œil. Diana fofão est hors d’usage, forme qui a pourri. Si elle enlève le silicone elle sera aveugle : elle ne verra plus le monde qui la regarde. Sans opération il ne lui reste qu’un monde qu’elle dégoûte. C’est de la marchandise pourrie. Elle lave les chiottes et fait le ménage dans une pension. Visage sans lumière, elle entra dans une église et noua une corde à son cou – fleur en plastique fanée.

 

Severina la bombadeira me rassura : Non, pour le visage pas de silicone liquide, c’est trop risqué. J’hésitai : J’ai peur, Severina. Comment ça, peur ? Si tu veux devenir une femme il y a d’abord la douleur, ce n’est qu’après que tu seras Fernanda. Elle me convainquit, pendant une semaine je me prostituai avec mille ruses pour rassembler la somme nécessaire. J’arrachai cent Josés aux bombées pour réaliser mon désir : Princesa comme Perla. Oui, une copie conforme, parce qu’à Rio tout est possible. À Rio tu rêves, et c’est déjà fait.

 

Novembre 1985, Severina, chez elle, bombe mes hanches avec des injections de silicone liquide. Sans anesthésie.  

 

Décembre 1985, le professeur Vinicius, dans sa clinique, me pose des prothèses de silicone dans les seins. Avec anesthésie.    

 

Une joie apprivoisée par une attente interminable. Comme si dans le miroir, pendant vingt-deux ans, je n’avais rien vu d’autre que ces lignes, ces formes. Deux demi-noix de coco furent mes pre-miers seins, les premières rondeurs qui adoucirent mon petit corps. Cícera me découvrit et vlan une raclée. Quinze ans ont passé et à présent, enfin, me voici ici qui arbore des hanches exagérées, amples et lentes comme les méandres du São Francisco. Elles me donnent une démarche au féminin, ces courbes. Elles me serrent doucement la taille pour arriver sans hâte aux seins : deux pommes de saison parfumées. Une touche finale, il ne manque qu’une touche pour finir. Ce sera un amour sûr qui me décidera. En attendant je suis bien comme ça. Je me sentais bien devant Dieu et devant les hommes. Dans ma tête et dans le miroir. Fernanda et transsexuel.

 

Lumière du jour, je me déshabille et je m’étends sur le sable. Je vais à la plage. Dans la fourmilière je suis une femme parmi les autres. Je me fonds dans la foule. Je suis impeccable et je passe inaperçue, présente et invisible dans la distraction des gens : une femme. À présent Fernanda s’impose à moi toujours plus, rendue par mille attentions auparavant inconnues : un homme qui me laisse passer, la galanterie d’un homme âgé, les œillades d’un garçon. Ce n’est qu’après la pose des seins que je sus vraiment ce que voulait dire être femme au milieu de mille inconnus. Cela changea tout, même les sons de ma langue résonnèrent différemment. Je changeai moi aussi. Je fus littéralement entraînée dans un autre monde : celui des femmes.

 

Une femme avec un pénis, je sais. Mais ce qu’ils ne voient pas c’est ce qu’on ne doit pas voir. Et moi je les aide. Je les rassure en le cachant avec habileté et expérience sous ma mini-jupe. Comprimé dans mes petites culottes élastiques. Rétréci par les hormones. Écrasé, seuls ceux qui le cherchent le trouvent. (Je sais, peut-être que ce n’est pas comme ça. Beaucoup savent, comprennent. Ils voient, et pourtant ils se comportent comme si j’étais entièrement femme. Et ce comme si pour moi c’est déjà beaucoup. Peut-être tout. Dans l’embarras d’une gêne, la plupart s’appuient sur l’apparence du conventionnel : seins et cul impeccables, donc demoiselle. À la plage comme au restaurant. Et pour moi c’est une autre vie).

 

Je me sentis vraiment belle quand, quelques nuits après l’injection, un client habituel se présenta avec un de ses petits frères pour son dépucelage. Cela se produisit dans la rua Augusto Severo. Le petit frère me choisit moi : C’est elle que je veux ! Je dis non, avec le gamin je risquais la prison. Mais le plus grand se porta garant et je partis avec eux. Nous arrivâmes dans un parking mal éclairé et dans l’habitacle je me mis en position pour satisfaire le petit. Il me prit avec un coup d’animal. Et son prépuce, en se déchirant, le fit hurler de douleur, le barbare. Il laissa le préservatif dans mon derrière et il me barbouilla de son sang sans cesser de hurler. Son frère accourut l’air menaçant et j’eus du mal à lui expliquer que oui il avait bien un préservatif, même si là il ne le voyait pas. Phimosis, je suggérai comme si j’étais un professionnel : Et puis, José, c’est que ton petit frère c’est un sacré gourmand, voilà pourquoi il s’est fait mal ! Ils m’obligèrent à les suivre à l’hôpital où, par chance, le médecin confirma ma version. Une dizaine de jours plus tard ils revinrent et le petit jeune obtint satisfaction. Il arrive souvent, aux transsexuels, de célébrer de telles initiations.

 

Severina la bombadeira et le docteur Vinicius eurent avec moi la main heureuse et pendant quelques jours je crus que ma fuite était finie. J’eus l’illusion d’être arrivée. Deux mille cinq cents kilomètres, je m’étais assez éloignée pour revenir. Chez Cícera, ouvertement femme : moi, sa fille, une normalité. Je ne rougirais plus de honte. Je tapinais et je rêvais d’un retour en grande pompe. J’arrêterais de me vendre comme on vend de la viande à la boucherie. Je vivrais comme une femme avec un homme, ou bien artiste dans un club. Encore quelques années de prostitution et je pourrais ouvrir un petit bar, une boutique de mode, ou un restaurant, d’abord petit puis grand. Bref, après Severina mon avenir s’était paré d’un costume de fête. Pauvre idiote !

 

Diana faisait des pipes à tour de bras. C’est peut-être brutal mais les choses sont comme ça, étaient exactement comme ça. C’était son travail, pas de mal, sa spécialité. Le problème c’est qu’elle les faisait aux policiers. Là encore pas de mal. Tous les trans cèdent aux menaces de la police. Pour qu’elle reste tranquille, pour éviter une nuit en taule et une bonne raclée. Mais Diana en faisait trop. C’était la Reine de la police carioca, une protégée. Ils arrivaient en patrouille, ils matraquaient à droite et à gauche et elle, à fond, suçait tout ce qu’elle pouvait. C’était presque une passion pour elle. Moi je n’aimais pas du tout ça mais ça ne me posait pas de problème, c’était ses affaires. Une fois ils nous coincèrent sur l’avenida Atlantica où on tapinait en concurrence. Avec nous il y avait cinquante autres transsexuels. Le panier à salade arriva avec de nombreuses voitures de renfort et ce fut la pagaille. Une bousculade. Cela se produisait souvent, à cause d’un vicieux qui allait porter plainte pour vol. À cause de la drogue qui circulait. À cause de la Maudite, ou bien plus simplement à cause de nous, qui étions un attentat mortel à la décence publique. Quoi qu’il en soit, ce soir-là je me rendis compte que pour Diana ça finirait mal. Elle, ce traitement, elle ne l’acceptait pas. Dans le fourgon, elle ne voulait pas y monter : Mais enfin, hier soir encore j’étais là, votre Reine, en train de vous faire une petite gâterie et maintenant pour me récompenser vous me bousculez et vous me donnez des coups de pied. Elle parlait en général et dans ce chahut ses mots passèrent avec légèreté comme de l’eau de rose avec quelques crachats au visage. En revanche ce que le sous-officier n’apprécia pas, ce fut tout autre chose. La malheureuse, en effet, ne tint pas sa langue et commença à tous les appeler, elle fit l’appel. Un par un, par leur prénom et par leur nom. Tous, ses clients ; tous, policiers. C’est à ce moment-là que la chose devint vraiment sérieuse, sur place ils furent nombreux à perdre la face. Faces noires, gueules de diables. Diana se révéla incorrigible. Une pasionaria de la vérité coûte que coûte. Elle ne s’en sortira pas, pensai-je dans le panier à salade. Elle fait toujours ça, me souffla une bicha à côté de moi. Sans la voir nous l’entendions qui criait, endiablée. Ils l’emmenèrent à l’écart et pour moi elle était déjà morte. Mais le soir même, miraculeusement, elle tapinait de nouveau sur l’avenida Atlantica de Copacabana. Le visage bleui par les coups. On échangea même un salut, elle était du Nordeste elle aussi, de Fortaleza – État du Cearà, pour être précise. Puis on se consacra chacune à notre travail. Il était trois heures du matin quand une patrouille l’invita à monter. Et elle accepta parfaitement consentante. Je la vis de mes yeux, encore pleine de passion et de manières. Trois jours plus tard on la trouva sur la plage de Botafogo. Sans seins et sans pénis. Des coups de couteau et cinq balles dans la bouche.  

 

Le coup de matraque m’atteignit de bas en haut et fit sauter trois points de suture au sein droit. Ils me coincèrent pendant que j’étais seule, loin du groupe à cause d’un client qui m’avait déposée en périphérie. La voiture pila et ils sortirent en claquant les portières. Encore eux, à Rio pire qu’à Bahia : gueules de diable, gueules de singe. Ils m’acculèrent dans un coin et instinctivement je sortis de mon sac à main vingt centimètres de ciseaux coupants. Je frappai le premier visage qui se trouva à ma portée. Une gueule de chien, un policier. Noir. Le sang n’avait pas encore coloré sa gueule que je regrettais déjà tout ce courage. Quand il n’y a plus aucune issue d’habitude je ne lutte pas, je me résigne. Je fais semblant d’être déjà morte ou soumise. Je mets en place la scène comme si le diable l’avait déjà réalisée, avec l’espoir que l’autre faiblisse, change d’avis. Qu’il dévie de la ligne droite de son intention. Mais ce soir-là je lui aurais transpercé le cœur, à cet animal. Et c’est pour ça que je me fis peur à moi-même : à cause de cette audace ils allaient me tuer. Le coup de matraque me frappa violemment au sein alors que j’étais déjà pliée en deux par un direct pris dans le ventre. Je tombai à plat sur le trottoir, s’ensuivit une volée de « maudit pédé », de coups de matraque et de coups de pied. Quand ce fut fini, je ne m’en rendis même pas compte. Ils s’en allèrent comme ils étaient venus. Dans un claquement rapide de portières et un crissement de pneus sur le bitume. C’était la nuit d’un vendredi de décembre 1985 et mon sein saignait beaucoup.   

 

Je dus attendre le lundi pour entendre le Docteur. Vinicius constater que la blessure, entre-temps, s’était infectée. Il retira la prothèse et ma poitrine devint un sourire édenté. Me regarder dans le miroir devint pénible, cette cicatrice tordait mes pensées. La dépression fut atténuée par les consolations de la chirurgie : Seulement six mois et tu seras à nouveau impeccable. Avec une nouvelle opération et un sein neuf. Si je trouvais l’argent pour payer.

 

C’est à Lorena que je dus mon salut. Une bicha, un vieux trans-sexuel. Une personne sincère et une amie comme elle, je n’en ai plus rencontré. Je trouvai refuge et assistance dans son petit appartement. Peu d’argent, beaucoup de solidarité.

 

Mais ce fut Severina qui me remonta le moral. Elle me fit revenir à la surface grâce à une deuxième injection de silicone dans les hanches : Tu paieras quand tu seras guérie, Princesa. Je repris mon souffle. Deux belles fesses symétriques au bas du dos me consolèrent de mes seins dépareillés. Je le savais bien, ce doux sillon qui les unit et les sépare attire plus mes Josés que les deux renflements à la poitrine. Ce sont les fesses la véritable tentation ! Si ancienne que même le diable – qui n’en a pas – s’enflamme d’envie. Bref, je me consolais. Severina eut également pour moi des mots d’encouragement : Mais bien sûr que tu peux retourner sur le trottoir. Tu es belle, comment veux-tu que quelqu’un remarque ton petit défaut à la poitrine.  

 

João Paulo le remarqua, mais il dit que ce n’était pas grave : Tu verras, bientôt elle recommencera à sourire. João Paulo faisait des études pour devenir ingénieur. Il m’aborda dans la rua Augusto Severo. Un mois plus tard ce ne sera plus un client, mais mon amant. Un grand garçon avec qui le sexe était joyeux, un homme plein d’imagination. Rien à voir avec Edson, le pédé. Un dimanche il m’invita à déjeuner et me fit une proposition : Louons ensemble un appartement, on partagera les frais. Je dis oui, mais je n’avais pas assez d’argent : J’irai faire le trottoir à São Paulo pendant une semaine, ensuite on s’installera ensemble. Je me décidai pour São Paulo parce qu’on travaillait mieux là-bas, c’est ce que racontaient mes collègues. Il protesta contre cet éloignement, il y eut une grande dispute. Comme entre mari et femme, la chose ne me déplut pas du tout. Je chargeai la scène de larmes et de méchanceté, puis je la conclus par un heureux dénouement. João Paulo accepta l’idée de me voir partir.

 

Un inconnu s’approcha de Tetê qui sortait de l’hôtel Ouro Preto, dans la rua da Lapa. Elle venait de finir une passe. Il en était sûr : c’était elle qui, lame contre la gorge, l’avait racketté. Une chaîne en or et un portefeuille de radin. Il s’approcha d’elle sans réfléchir, à chaud, en hurlant et en gesticulant comme un possédé. Il lui tira une balle dans le cœur et une autre dans le dos. Tetê mourut sur le coup.  

Elle mourut innocente. Parce que ce n’était pas elle qui avait racketté l’homme, c’était un sosie. Une connasse qui lui ressemblait l’identique, bombée par la même main : même modèle. Tetê mourut cause d’une erreur, d’une erreur sur la personne. L’inconnu lui tira dessus alors que j’entrais à l’Ouro Preto avec un client que je venais de lever. Je renonçai à la passe et je rentrai chez moi pour me sentir mal.

 

Je partis pour São Paulo avec un programme préétabli. Hôtel et trottoir pendant une semaine. Je ne vis rien d’autre, je ne fis rien d’autre, tout se passa bien. João Paulo m’avait convaincu, et l’éloignement avait accru mon amour pour lui. Il me voulait femme jour et nuit, et cela me suffisait. Il n’était pas fauché comme Edson. Il possédait une belle voiture et travaillait à Petrobras, la compagnie brésilienne du pétrole. Bref, après la parenthèse à São Paulo, j’accourais chez lui quand je tombai sur Jacqueline, un trans très discret et sans jalousies. Elle s’excusa auprès de moi pour un coup tiré avec João Paulo. Ou plutôt, il avait payé et elle avait fait la passe : C’est tout, Princesa, un client comme un autre. Je ne savais pas que c’était ton homme. Mais tout ce qu’on fait se sait, alors je préfère te le dire tout de suite : Il couche avec nous toutes !

 

Il avait fait, j’avais su. Vraiment un bon retour, vraiment un bon début. Je n’en voulus pas à Jacqueline. Si elle l’avait fait exprès je lui aurais tailladé le visage. J’en voulus à João Paulo qui persistait à tout nier en bloc. Je ne lui dis pas d’aller se faire foutre tout de suite parce qu’il était trop bien éduqué. Le menteur. Il avait juré ses grands dieux : Avec les autres trans j’en ai fini, terminé. Il m’avait fait perdre la face, le salaud. Dans la rua Augusto Severo, elles allaient toutes rire dans mon dos : Princesa lui donne son cœur gratis, et nous, notre cul se paie ! Je l’aurais défoncé et je me comportai comme une épouse qui se dispute avec son mari. Puis je lui dis de débarrasser le plancher et de me laisser tranquille. Mais cela devint une obsession.

 

Brenda, la belle Brenda. Une artiste. Toute en plastique et en silicone, une beauté très féminine. Nous faisions le trottoir ensemble rua Augusto Severo du lundi au jeudi. Puis elle me laissait pour aller faire son spectacle au Papagaio, une discothèque de Rio. Elle montait sur la scène, toutes les lumières étaient pour elle. Nous l’enviions toutes, rua Augusto Severo. Elle imitait Tina Turner, Diana Ross et d’autres chanteuses américaines. Le disc-jockey mettait la musique, Brenda la remplissait de gestes provocants. Le fils d’un juge, un mineur, lui planta deux coups de couteau dans la gorge. Par jalousie, dit-il au procès. Il l’avait surprise avec son meilleur ami. Deux mois plus tard le garçon, l’assassin, circulait librement dans la rua Augusto Severo. Personne ne protesta, les autres continuèrent à lui traire la mamelle.  

Elles débarquaient au Galeão, l’aéroport de Rio. Elles arrivaient par grappes, toutes expulsées d’Europe. Sur le trottoir elles nous donnaient des informations : En Espagne, en France et en Italie on travaille très bien. Six mois de passes et tu peux t’acheter un appartement à Rio. Oui, à Paris il faut payer une taxe pour le trottoir. Il y a les anciennes qui t’exploitent et qui disposent. Mais l’argent ne manque pas et il t’en reste beaucoup. Les hommes sont plus vicieux que les Brésiliens mais ils paient bien. Les Italiens surtout. La police ? Elle ne te tue pas dans la rue.

 

Ce n’était pas rien, à Rio ils nous tuaient comme des poules. Trois ou quatre par semaine. Les nouvelles rebondissaient en un éclair d’un trottoir à l’autre, à l’aube je les retrouvais dans un entrefilet de journal.  

Pas les femmes. Elles étaient épargnées par les truands et par la police. Elles avaient quitté les rues, elles faisaient des passes dans les maisons.

 

Mais ce n’était pas seulement des coups de feu et de couteau.

 

– Renata de Brasilia. Elle apprend qu’elle a contracté le sida, elle se tue avec une overdose d’héroïne.

 

– Jane de Niteroi. Elle est expulsée de France. Son argent, une petite fortune, est saisi par la police. Elle revient à Rio sans un sou et recommence à faire le trottoir. Elle se pique à l’héroïne et boit de l’alcool comme une folle. Elle crève l’œil d’un policier d’un coup de ciseaux. Elle vit à l’écart, traquée par la police carioca. Le sida la frappe. Elle meurt de cirrhose hépatique à l’hôpital.

 

– Alcione, corneille aigrie. En 1985 elle découvre qu’elle est séropositive. Elle tente de se suicider en se jetant du septième étage. Les fils électriques amortissent la chute. Elle se casse les jambes et les bras mais sa vie est sauve. Un miracle, écrivent les journaux. Elle sort de l’hôpital et elle recommence à faire des passes. Sans préservatif : Comme je l’ai attrapé je le rends, dit-elle à la cantonade. Elle rackette un client père de trois enfants. Elle le pique avec une seringue ensanglantée dans le cou. Trois mois plus tard l’homme est déclaré séropositif. Il revient dans l’avenida Indianópolis et lui tire quatre balles en plein visage.

 

– Suzi, dite Suzi Freire. C’est le plus vieux transsexuel de São Paulo. Soixante ans. Elle ne fait plus de passes. Elle travaille comme cuisinière dans une maison où logent dix autres transsexuels. Elle boit et fume de la maconha vingt-quatre heures par jour. Elle meurt du sida à l’hôpital. Valmor, la propriétaire de la maison, la soigne affectueusement jusqu’à la fin. Elle organise et paie même les funérailles. Une solidarité rare pour un transsexuel.

 

– Geraldina de Recife. Cinquante-deux ans. Elle gère une maison où logent vingt transsexuels. Elle avance l’argent des billets d’avion pour l’Europe. Elle est très amie avec la police de São Paulo. Elle se pique à l’héroïne. Elle est séropositive. Elle tond les cheveux de deux trans cariocas parce qu’ils tentent de débaucher son garçon. Elle débarque à l’aéroport de Rio à son retour de Milan et fait un malaise. Elle meurt vingt-quatre heures plus tard à l’hôpital. Ils disent chute de tension. Ils disent héroïne. Ils disent que le sida l’a foudroyée.

 

– Acasia. Née à Manaus, cœur de l’Amazonie. Une belle Indienne d’un mètre quatre-vingts. Elle échappe à l’esclavage des garimpos. En 1986 elle se rend en Italie. Quatre mois plus tard elle revient riche. Elle achète un appartement de vingt mille dollars à São Paulo et une belle voiture. Elle collectionne les perruques. Elle continue ses va-et-vient avec l’Italie. Elle fait l’amour sans préservatif et sniffe de la cocaïne. Elle meurt du sida à l’hôpital. Dans son testament elle laisse tout à son concubin italien.

 

– Simone, plus connue sous le nom de Laranjinha. Elle est blanche, belle et forte. Elle est séropositive. Elle va à la plage tous les jours. Elle fait le trottoir avec moi rua Augusto Severo. La concurrence ne lui fait pas peur. Elle est chaleureuse avec tout le monde. On l’admet à l’hôpital. Cinq jours plus tard elle meurt. Elle n’a pas de famille. Son corps est récupéré par l’Université de Rio.

Pour moi il était fou. Il ne me lâchait pas. João Paulo, rejeté comme amant, se présentait à nouveau comme client. D’abord il implorait, puis il me forçait : Je paie, alors fais-moi une passe ! Toutes les nuits il faisait son petit spectacle. Je couchais avec lui, puis je déchirais son argent devant ses yeux. Le traître, il pleurait. Il se tourmentait comme un fou, il voulait que je sois sa fiancée. Je crus vraiment que son cerveau s’était réduit en bouillie. Au-dessus de moi il jurait ses grands dieux que c’était de l’amour. Au fond, j’en avais assez de lui, dérangée par son insistance. La situation empira de jour en jour. En revanche l’argent, après les scènes du début, je l’empochais. Mais ensuite il restait là à faire des histoires. Il ne me laissait pas travailler. Je quittai la rua Augusto Severo pour un autre trottoir. Mais cela ne changea rien. Il me collait comme un chien suit une chienne en chaleur.

 

Quand finalement le docteur Vinicius s’occupa à nouveau de ma poitrine, Rio était pour moi une ville à abandonner. Le vingt-deux mai 1986, le jour de mon anniversaire, je pris ma décision et je partis pour São Paulo. Ville éduquée, civilisée. C’est ce que je pensais, c’est ce que j’espérais. Quelle imbécile.

 

« Nettoie São Paulo, bute un transsexuel par nuit. » La voilà, la métropole industrielle du Brésil. Imprimée sur les murs, en guerre contre la peste gay et transsexuelle – contre le Virus et la prostitution. Elle arriva en masse un vendredi pendant la nuit, déboucha du fond de l’avenida Floriano Peixoto. Une nuée de décence publique. Tumultueuse. Un cortège d’yeux de verre, éblouissants. Des phares qui mangent la lune, des crocs blancs. Motos, voitures et gens pied. À pas d’homme, lentement. Les femmes avec leurs maris, les fils avec leurs pères. Ils brandissent des bâtons, ont des pierres et des chaînes au poing. Ils nettoient la ville. Ils sont un nuage qui avance au milieu de la rue, le long des trottoirs. Moi, j’étais déjà devenue rusée, vigilante. Je tapinais dans l’avenue, cachée derrière un arbre, dans le virage. Il me suffisait d’un coup d’œil pour avoir une vue panoramique de la rue et me mettre en alerte. Pas Karina. Elle était absorbée corps et âme par son spectacle, par la concurrence. C’est pour ça que je les vois et pas elle. Ils accélèrent, et ils sont dix, vingt centaures en mobylette. Ils se détachent de cette masse menaçante et Karina se retrouve encerclée. La malheureuse est proie, est prise – est perdue. Déchiquetée par les bâtons, par les chaînes. Assaillie par les pierres – les gentilles petites femmes avec leurs maris, les fistons avec leurs pères. Blancs, de belles petites familles blanches. Pour une nuit, rua Peixoto est nettoyée, Karina tuée. Déchiquetée par leurs crocs. Moi je m’en sortis de justesse, grâce aux chaussures que je pris à la main et à une fuite chanceuse.  

 

De São Paulo, je connaissais déjà le plan, tous les trottoirs. Ce que je ne connaissais pas, c’était le froid, les vêtements faits pour réchauffer. Moi je les choisissais pour faire la pute, ou bien pour faire la dame. Pudibonde ou impudique. Mes vêtements n’étaient pas une protection. Je m’équipai d’un imperméable qui me couvrait entièrement. Presque nue, je me cachais sous mon pardessus pour rejoindre et quitter mon lieu de travail. Sur le trottoir, en revanche, je me battais nue comme une femelle jaguar. J’avais des fesses sensationnelles et des seins et un body et tout ce qu’il fallait. Et mon José pauliste tombait complètement dans le panneau. Moi je ne tapinais pas, je lui vendais un rêve. Je me déversais dans ses yeux, entre ses jambes, dès qu’il m’approchait. Mais à São Paulo la nuit était froide et pour être jaguar je me mis à beaucoup boire. Whisky et vodka. Je m’engourdissais le cerveau, les pensées. J’étais seule et je sombrais.  

 

Au bout de deux mois je louai un petit appartement. Oliria, la maîtresse de maison, me demanda seulement d’être ponctuelle dans le règlement du loyer. Elle ne me discrimina pas. Une amitié naquit. Elle se prit de passion pour les récits de mes amours et pour mes projets. Entre femmes nous parlions d’hommes. Elle me respectait parce que de jour j’étais discrète, jupes longues et démarche de dame. Je n’amenais jamais de clients à la maison. Je passais en silence et elle appréciait. Parce que d’habitude le trans fout la merde. Là où il se trouve il y a toujours des factions : un vrai bordel ; vols et drogue, larcins et assassinats.

 

Margô : peau d’agneau et esprit de loup. Une mulâtresse d’un mètre quatre-vingts. Son spectacle était la trahison. Sa force, celle d’un boxeur qui s’entraîne. Bien habillée et provocante. Mais aussi tyrannique et enragée. Elle montait dans la voiture et un couteau sous la gorge, elle détroussait son client. Elle le laissait hébété, une paire de claques dans la figure et la clé de contact brisée dans le tableau de bord. C’est elle qui décidait comment devait se dérouler la passe. Et le José devait être obéissant, sinon coups de poing et de couteau. Margô était mauvaise et perverse. Elle se battait comme un loup, avec les hommes et avec la police. Sur le trottoir elle exposait ses trophées : pistolets et couteaux à cran d’arrêt confisqués à ses ennemis. Une guerre, plein de petites batailles personnelles. C’était ça sa prostitution. Si la lubie lui en prenait, elle pouvait même enculer le malheureux qui tombait entre ses griffes. Elle ne prenait pas d’hormones et sa force était bestiale. On comprend que pour le pauvre gars, l’humiliation était cuisante. Aller baiser et être baisé : un affront mortifiant. Margô était la ruine du marché. L’avenida Indianópolis se débarrassa d’elle avec quatre coups de calibre trente-huit. Plus quarante-huit heures d’atroces souffrances.  

 

Je n’étais pas une sainte, c’est vrai. Mais j’étais devenue rusée, méfiante, je l’ai déjà dit. Même le marché de São Paulo était devenu difficile, possédé. Si la Maudite ne te rongeait pas de l’intérieur (moi je me sentais non contaminée), c’était de l’extérieur qu’elle te pointait du doigt, à coups de bâtons et de revolvers. L’argent circulait moins. Alors moi aussi, de temps en temps, pour arrondir ma nuit, je soutirais quelques portefeuilles. Seulement aux clients ivres, ou défoncés à la maconha. Seulement s’ils étaient tellement faits qu’ils ne me reconnaîtraient pas par la suite. Mais Margô exagérait. Moi je ne critique pas celui qui prend de l’argent à celui qui en a. Mais elle, elle les détruisait ces malheureux. Elle les bafouait dans leur honneur. À cause de filles comme elle, Tetê et d’autres innocentes ont payé de leur vie. Moi aussi, je faillis perdre la mienne à cause d’une fille qui était ma copie conforme.

 

Je tapinais sur l’avenida Indianópolis et un monsieur très poli me demanda le prix. Deux cents cruzados pour l’amour – avec un préservatif uniquement. Allons au motel, suggérai-je. Non, on le fait dans la voiture, me répondit-il. Il m’emmena dans un parking qui n’était pas le même que d’habitude. Il parlait bien, on voyait que c’était un professeur : Tu as fait tomber ton rouge à lèvres, me dit-il, en le cherchant du regard à mes pieds. Instinctivement je me baissai moi aussi pour le chercher avec la paume de la main. C’est comme ça qu’il me pointa un revolver sur une oreille : Connasse, maintenant on va régler nos comptes ! Non, tu te trompes, c’était pas moi ! File-moi l’argent et la chaîne en or ! Prends tout, mais c’était pas moi. Je t’en prie José regarde-moi – que diable ! – regarde-moi bien en face, c’était pas moi ! Je vais te buter quand même, maudite tapette ! C’est sur ces deux connasses que t’aurais dû tirer, moi j’ai rien à voir là-dedans ! Je vais te buter quand même cul-défoncé. Il me tira les cheveux violemment mais ils restèrent accrochés. Il voulait une certitude, il se retrouva avec un doute. Mes cheveux n’étaient pas faux comme les leurs. Il voulut voir ma carte d’identité, se convainquit que ce n’était pas moi. Il se consola en me flanquant deux coups de poing au visage.

 

Moi je savais qui étaient celles qui l’avaient dépouillé. Elles faisaient leurs passes à deux, les deux connasses. Elles étaient expertes en petites faveurs un peu spéciales. Je connaissais aussi leur adresse, mais je ne dis rien.

Une semaine plus tard elles avaient toutes les deux disparu. Flinguées et torturées. Abandonnées comme des ordures à la décharge.

 

Deux mille cinq cents kilomètres me séparaient de Cícera, Álvaro et Adelaide. Un long soupir, une mélancolie. Je recommençai rêver de mon grand retour : Fernanda, femme et fortunée. Dans mon corps je me sentais bien, ressuscitée. Mais la fortune était loin : en Europe, désormais c’était clair. Le chemin le plus long était le plus court. Pour bâtir mon petit trésor, pour rentrer à la maison.

 

Oliria me conseillait pour mon bien : Tu dois te trouver un homme, Fernanda. Laisse tomber le trottoir. Écris à ta mère, qui doit être en train de se consumer de douleur. Je pris du papier et un stylo et j’écrivis à la maison. Avant cela, cependant, je me rendis chez un photographe pour trois poses chastes. Je suis vivante, belle et trans-sexuelle, voilà l’image que je désirais lui faire parvenir. Je les mis dans l’enveloppe, mais avant de la poster j’eus un doute, peur d’exagérer. Comment Cícera allait-elle réagir au choc ? N’avait-elle pas accouché d’un garçon ? C’est ainsi que je détournai la lettre à une adresse indirecte. J’expédiai tout à Adelaide, ma petite sœur comprendrait. Ses mots m’aideraient à préparer la rencontre avec ma mère. Avec elle, qui, en public, voulait que je sois militaire.

 

Immobile, le moteur encore allumé. Il éteignit les phares de la moto et resta dessus. Un passe-montagne lui couvrait le visage. Deux trous pour voir, un pour respirer. Un guerrier. Je le surveillais à distance, derrière l’arbre qui me protégeait des malintentionnés. Une voiture s’approcha du trottoir à ma hauteur. Un client, lentement. La moto vrombit et se plaça derrière lui. Il la fit encore vrombir et fit un appel de phare dans le rétroviseur. Le klaxon retentit et l’homme dans la voiture eut une peur bleue. Il déguerpit sans entendre le prix. La moto se glissa dans son sillage et m’effleura alors que j’étais encore toute surprise. Elle fit le tour du pâté de maisons et s’arrêta de nouveau à son point de départ. Immobile, le moteur toujours allumé. Cinq fois de suite elle effraya mes clients. La troisième fois je lui hurlai dessus : Tu me laisses travailler, démon !? La peur m’empêcha de m’approcher de lui. Je pris une pierre, mais renonçai la jeter. La moto, dans la garoa, rejetait la fumée des gaz d’échappement. Lui sur sa selle me fixait. Je le provoquai en roulant des hanches d’un pas de bahiana. Je soulevai ma jupe pour bien lui mettre mon cul sous le nez : Regarde, connard, tu peux aussi en labourer le sillon, si tu as une charrue assez grande ! Il s’éloigna, dans une bordée d’injures.

 

Trois jours passèrent et il revint planter son phare sur moi. Je pris mon courage à deux mains et remontai le long de la lumière pour l’insulter en face. Mais lui, l’anguille, se faufila plus loin. Puis revint tout près. Au même endroit. Les collègues vinrent me demander si je le connaissais. Si c’était lui mon protecteur. Je dis que non et nous allâmes toutes à sa rencontre. Il zigzagua de nouveau et esquiva un coup de ciseaux qui l’aurait méchamment blessé. Cette nuit-là aussi il m’empêcha de travailler. Je rentrai à la maison irritée, apeurée. Oliria, en femme de bon sens, avança l’hypothèse que João Paulo était revenu. Je ne l’ai pas dit. João Paulo le fou insistant, après que je l’avais quitté, m’avait suivie jusqu’à São Paulo. Le calvaire dura une semaine. Mais São Paulo, par chance pour moi, fut plus grande que sa folie. Elle me cacha bien et il lâcha prise. Quand j’avais loué l’appartement, j’avais raconté cette histoire aussi à Oliria. Et elle, la sage, bouclait la boucle avec son interprétation. Je lui répondis que l’homme sur la moto ne pouvait pas être João Paulo. Lui était imposant, l’autre tout petit. Alors relève sa plaque et va voir la police, coupa la folle. Ouais, c’est ça Oliria ! Et puis si c’est un policier ? Et si jamais c’est un bandit et qu’ensuite ils l’arrêtent ? Alors là oui, je suis bel et bien cuite.

 

Masaru Takeda, visage plat, de race japonaise. C’était lui l’homme mystère. Je le reconnus tout de suite quand il vint me demander une passe. Je l’insultai pour l’éloigner : Dégage, sale vicieux, tu m’as fait perdre vingt clients ! Un revolver dans la figure fit baisser ma température. Quand il m’ordonna de monter sur la moto j’étais même déjà pratiquement morte. Il se cabra avec une accélération et moi je m’agrippai, seins et ventre plaqués contre son dos. À chaque coup d’accélérateur sur la ligne droite je le serrais. Plus je me collais, plus je sentais que c’était exactement ce qu’il voulait : se sentir serré par derrière. C’était ça sa fantasia. Juste ça, inoffensive. Mon guerrier filait à toute vitesse sous les gratte-ciel, moi je me cramponnais à lui. Une pédale, pensai-je d’abord, mais ses actes me contredirent.

 

Sur moi il fut léger comme un papillon. Son amour un seul battement d’ailes. La charrue était trop petite, ou le champ peut-être trop labouré. Mais ensuite – merveille – il s’attarda à me caresser le dos. Baisers bisous, plein de petits bisous. Je pourrais le jurer, c’était sa première fois avec un transsexuel.  

 

Nombreux sont ceux qui le disent, essayez l’amour transsexuel, vous ne pourrez plus vous en passer. Ça devient une passion. Masaru devint un client fidèle. Il venait presque tous les soirs, seulement avec moi, qui le serrais de mes bras et de mes cuisses sur sa moto qui filait. Dans l’intimité il commença à me traiter comme si j’étais sa femme. À chaque fois un petit cadeau, un parfum, un chemisier. Il rêvait d’une amante, et moi je sautai à pieds joints dans son hallucination. Mais il y avait ce pistolet pointé sur mon visage, dont le souvenir me laissait encore suspicieuse. Je fouillai dans son portefeuille et trouvai ma petite surprise. Masaru était marié. Une épouse japonaise et une fille qui venait de naître. Pour se faire pardonner ses mensonges il me parla d’un mariage tombé à l’eau, maintenu à flot uniquement par sa fillette. C’était vrai, je peux l’affirmer, tout était vrai.

 

Avec un homme marié ! Et un Oriental en plus ! Ces gens-là vivent entre eux, Fernanda, ça ne peut pas durer. C’était Oliria, dès le début elle s’opposa à ma relation japonaise. Immédiatement, dès que je lui fis part de mes intentions : aller droit vers une cohabitation avec le petit. Bien sûr, si j’avais eu une autre possibilité, un autre homme, je l’aurais probablement écarté. Je ne ressentais pas de véritable amour pour Masaru. Non pas parce qu’il était d’une autre race. Plus simple-ment, il n’était pas ce que je recherchais. Mais j’étais seule, et je ne sais pas rester seule.

 

la Telesp, la Compagnie des Téléphones de São Paulo. Le dimanche matin il klaxonnait sous mes fenêtres. Oliria et moi nous nous penchions sur la rue. Elle le regardait de travers : Fernanda, tu n’as pas d’avenir avec cet homme. Moi, au contraire, je lui faisais de plus en plus les yeux doux : Il m’emmène en balade, Oliria. Le visage levé, Masaru nous encadrait de ses deux amandes souriantes. Juste un signe et je descendais. Je montais sur la moto et je le serrais fort suivant notre petit jeu habituel. Il m’invitait à chaque fois dans de nouveaux endroits. Déjeuners au restaurant, visites avec photos au jardin zoologique. Il m’emmena même dans la fazenda familiale. Le malheureux me présenta à Madame Mitsuko, sa mère : Je te présente une amie, lui dit-il. Je ne prononçai pas un mot. Je ne sus jamais si la vieille vit une femme ou un transsexuel.

 

Masaru ne payait plus ses passes, c’est ce que je voulais. Pour moi rien que des cadeaux, pour lui pas de préservatif. Deux soirées entières par semaine rien que pour nous.

C’était en février 1987 et depuis quelques mois le nouveau gouvernement Jânio Quadros avait été formé. Son programme était simple et cohérent : en finir avec la criminalité et la prostitution. L’abattage des transsexuels et des meninos de rua s’intensifia. Escadrons de la mort, groupes de bien-pensants et policiers. Ils se déchaînèrent tous, à grand renfort de protection gouvernementale. Les murs se couvrirent d’affiches : « Tue un transsexuel par nuit, nettoie São Paulo ». Les trottoirs devinrent des champs de bataille. Seul Masaru me retenait de partir pour l’Europe.

 

Je ne sais pas ce qui me rendait possessive envers cet homme. Masaru ne me plaisait pas du tout. Sans poils et avec une toute petite queue. Mais le bonheur qu’il ne me donnait pas au lit il me le res-tituait par sa prévenance, par mille tendres attentions. Je crois que c’était pour ça que plus le temps passait plus je désirais le garder près de moi. Entièrement pour moi. Uniquement pour moi. Rien qu’à moi. Comment expliquer cet état de confusion ? Il ne me plaisait pas et je le voulais. Voilà, la jalousie c’est mon tourment. De but en blanc je commençai à suspecter des trahisons et à le surveiller avec deux coups de fil par jour. L’insécurité avait semé ses petites graines. Dans ma tête elles germèrent, luxuriantes : une forêt, et moi là-dedans.

 

Avec Oliria je discutais jour et nuit : Qui sait quels mensonges il peut bien raconter à sa femme, dis-je en feignant le détachement et la nonchalance. Mais le grain de ma voix trahit le défaut, ma jalousie. Oliria s’en aperçut et avec un saut de l’ange, elle plongea dans ce non-dit. Elle barbota dans l’eau, amplifia le mouvement des vagues. Sa langue devint une queue de baleine. La mienne aussi fut prise dans les filets et commença à s’agiter si fort que soudain ce fut la tempête. On se retrouva ensemble, Oliria et moi, à critiquer le type au double jeu, le sans poils, le traître. Hautes vagues, ragots et médisances durant toute la conversation. Nous tanguions dans la même direction. Elle pour me convaincre de le laisser tomber. Moi parce qu’il échappait mon emprise.  

 

– Oliria dit que tu vas me quitter, Masaru.

– Oliria dit que tu penses pas à mon avenir.

– Oliria dit que tu vas te remettre avec ta femme..

– Oliria dit qu’avec toi je perds du temps et de l’argent inutilement.

 

– J’en ai rien à foutre de ce que dit Oliria ! Fernanda, ça suffit, me parle plus de cette concierge !

 

On commença à se disputer, et on ne s’arrêta plus.

 

– Tu dois arrêter de faire la pute, c’est trop dangereux Fernanda.

– Et toi quitte ta femme, viens vivre avec moi ! Je veux un avenir !

– Je peux pas, il y a ma fille.

– Alors tu ne m’aimes pas !

 

– Je veux aller à Rio pour le carnaval !

– Non, tu vas là-bas pour défiler nue et ivre comme une pute.

– Je suis pas ta femme, je fais ce qui me chante !

 

Ce fut la police de São Paulo qui décida d’une trêve. Une patrouille me surprit le cul à l’air au plus fort de mon spectacle. Attentat à la pudeur et avis d’expulsion. Ils me gardèrent trois jours en garde à vue, ces gueules de singes. L’un d’entre eux essaya de me raser le crâne. Quelqu’un l’en dissuada. À cette occasion Masaru fut vraiment adorable. Il m’envoya un avocat et empêcha l’expulsion avec un faux contrat d’embauche dans son restaurant. Je fus libérée et des jours de paix s’ensuivirent. Puis ma tête recommença partir en vrille.  

 

– Tu as fait l’amour avec ta femme ! Je le sens !

– Tu me trompes avec une maudite bicha, sale vicieux !

 

La progression fut mortelle et atteint rapidement son apogée.

 

– Tu fais des passes sans préservatif ! Je ne te fais plus confiance, Fernanda !

– Si tu me quittes je fais un scandale dans ta famille !

– Ça suffit, c’est fini entre nous.

 

Je courus à la salle de bains pour m’ouvrir les veines. Il me devança avec un coup de poing dans la figure. Il alla à l’hôpital pour savoir s’il était séropositif. Le résultat était négatif.

 

La véritable fin arriva quelque temps plus tard. Quand sa femme, en fouillant dans le sac de son mari, trouva deux photos. Deux clichés pris au jardin zoologique avec deux dédicaces signées. Une de Princesa, l’autre de Fernanda. La situation s’effondra irrémé-diablement quand en retournant encore et encore le sac elle trouva la photocopie du document (celui pour le contrat d’embauche). Sous ma photo d’identité, bien visible, il y avait mon nom avec ma description : Fernando Farías, sexe masculin et peau mate.  

C’était en décembre 1987 et Masaru m’envoya définitivement me faire foutre.

 

Oliria, satisfaite, tenta d’amorcer la discussion avec un je-te-l’avais-bien-dit. Je lui clouai immédiatement le bec en lui claquant la porte au nez.

 

Je changeai de maison, je louai un appartement en banlieue. Je montai même au quatorzième étage du nouvel immeuble. Je me vis écrasée sur l’asphalte, je repoussai le grand final. Je commençai trop boire, je devins presque folle. Tous les Japonais ressemblaient Masaru, je les suivais, je les appelais. La nuit mon spectacle s’enflamma, dévergondé, peu convenable. Je perdis ma couronne, je n’étais plus la princesse. Je partis en guerre contre tous les baiseurs de cul qui m’approchaient. Je volais des portefeuilles, mon haleine empestait l’alcool. Si j’avais continué sur cette voie, on m’aurait sûrement tuée, d’un coup de revolver ou de couteau.

 

Ils étaient quatre. Trois mulâtres et un Noir. Des bandits. Ils me traînèrent, pistolet sur la tempe, dans une voiture défoncée. Ils m’emmenèrent hors de la ville et s’arrêtèrent sur l’autoroute : Parle, dis-nous où tu caches la coke ! Des coups pour chaque réponse négative : Je sniffe pas, je bois, c’est tout ! Ils ne me crurent pas et m’attachèrent les mains et les pieds : Parle ou on te tue ! Non, venez chez moi, il y a l’argent du loyer, avec ça vous pourrez vous acheter de la coke. Le chef, le Noir, donna l’ordre et je les conduisis jusqu’en bas de chez moi. Deux d’entre eux restèrent pour monter la garde dans la voiture. Les deux autres m’escortèrent jusqu’à mon appartement. Ils prirent l’argent, et ils prirent aussi mon cul. L’un après l’autre, sans aucune protection. Ils ne s’en rendirent même pas compte, mais ils baisèrent une morte. Le Noir, avant de s’en aller, appuya une lame contre ma queue : Beauté, si tu veux je te la fais tout de suite ton opération ! Ils me laissèrent dans un éclat de rire tout droit vomi des enfers.

 

Dans l’avion pour Lisbonne, je rêvais de roses et de fleurs. Le calcul était simple et déjà fait : six mois de passes en Espagne ou bien seulement quatre en Italie ; comme ça je m’installerais. J’organisai mon départ en quelques jours. J’achetai mon billet sans demander d’argent à personne, pour rester indépendante. Je partis seule, me mêler aux autres n’était pas nécessaire : dans les récits des expulsées, il y avait tout ce que je devais savoir. En Europe la police ne te tue pas dans la rue. Un pays de Cocagne.

 

L’obscurité derrière le hublot absorba mes regards et mes pensées. Dans le vide, mon esprit se peupla d’angoisses et de silhouettes familières : Cícera, Adelaide et Álvaro, mon beau-frère. La lettre avec les trois photos chastes que j’avais envoyée à Adelaide était arrivée directement à destination, ma sœur avait respecté la consigne. Je ne sais pas comment, mais elle avait préparé Cícera voir ces photos. Avant de partir, j’avais téléphoné pour savoir l’effet que ça avait provoqué. Adelaide pleurait et riait en même temps : Si tu savais, Fernando, notre mère est restée sidérée, elle n’y croit pas, elle ne veut pas croire que c’est toi la fille sur la photo. Elle s’est braquée comme une mule, elle dit qu’elle n’est pas encore gâteuse, qu’elle t’a bel et bien fait garçon. Elle te pleure comme si tu étais mort, elle attend ton retour : un miracle. Je demandai des nouvelles d’Aldenor et elle répondit : Non, il n’est pas revenu. Tout le monde dit qu’il erre encore dans la caatinga en suivant une vision. Je demandai des nouvelles d’Álvaro, son mari, et elle me rassura : Non, Fernando, si c’est lui ton problème, tu peux revenir sans crainte. Il a compris, il est devenu plus compréhensif. Je parlai aussi avec ma mère, pour lui assurer que j’étais vivant. Elle reconnut ma voix : Fernando, le deuxième garçon de la famille. Elle me demanda de quoi je vivais, je lui mentis. Puis confuse, elle parla de certaines photos qu’on lui avait mises entre les mains. Je lui répondis de ne pas se faire de souci, qu’elle comprendrait tout à mon retour : Je viendrai pour la fin de l’année, je lui promis.    

 

L’avion atterrit à Lisbonne après une escale à Casablanca. Il était neuf heures du matin et c’était le printemps.  

 

J’arrivai dans la capitale espagnole directement de l’aéroport de Lisbonne. En taxi, douze heures de voyage et quatre cents dollars pour le chauffeur. L’adresse, Calle Atocha, n° 13. La pension, dans le centre historique de la ville. Le propriétaire était un jeune Brésilien. Alcy, c’est lui qui me donna les tarifs. Mille pesetas pour la bouche, deux mille pour le cul. Dans l’hôtel, je pouvais augmenter le prix jusqu’à cinq ou sept mille pesetas. Je lui demandai aussi trois phrases en espagnol qu’il me marqua sur un bout de papier.

 

Je ne savais rien de Madrid, rien ne m’intéressait, je ne vis rien. Un trottoir, un hôtel, trois phrases dans une langue inconnue, ça suffisait. Ouais ouais, le changement de climat, les rues, les églises, les immeubles. Presque tout était différent, une solennité. Je me foutais de tout. En Europe on ne te tue pas par balles. Ça c’était important, ça ça suffisait. Tout le reste c’était bon pour les touristes. Les Espagnols voulaient que je leur donne l’amour et moi j’étais venue de très loin pour conclure l’affaire. Madrid, ça valait le coup. C’était ça la certitude. J’y avais accroché ma détermination, mon départ. La rue la plus longue était le chemin le plus court pour accumuler mon trésor. Tout était là, le rapport avec cette ville était déjà clair et net. Je louai la chambre, je pris une douche et je demandai à Alcy de m’appeler un taxi pour aller tapiner au Paseo de la Castellana, dans le centre historique. J’étais fatiguée mais je n’hésitai pas. Cinq trans brésiliens qui logeaient dans la pension me proposèrent de les attendre pour qu’ils m’initient. Je flairai le sale coup et je dis que non, que je voulais y aller tout de suite, toute seule.  

Dès que je posai le pied hors du taxi, je fus entourée de mots vifs, de mots méchants. Coupants et inconnus. Une rixe de mauvaises intentions, c’était tous des transsexuels espagnols. Le taxi m’avait larguée sur le mauvais trottoir. Je fus rapide, je remontai immédiatement dans la voiture. Je revins déçue et amère à la pension. Alcy m’expliqua mon erreur : Les Brésiliennes se trouvent après le pont, toujours dans la même rue. Ça pouvait mal finir pour toi Princesa, les trans espagnols vous en veulent à mort. À cause des prix que vous avez fait baisser. À cause du bordel que vous faites dans la rue avec les clients et la police. Je montai dans ma chambre et je dormis sans interruption jusqu’à l’après-midi du jour suivant.

 

Mon premier Espagnol paya deux mille pesetas. Le deuxième, mille. Puis encore deux mille. Je descendais d’une voiture, je montais dans une autre. Rapides, très rapides les continentaux. De vrais lapins. Jamais vu autant d’argent, jamais autant travaillé. J’avais les cheveux noirs, longs jusqu’au bas du dos, mini-jupe brasileira sur deux talons hauts qui me propulsaient vers la lune. La seule brune de la soirée. Ce fut un va-et-vient accéléré. Toutes les dix minutes un José klaxonnait pour une pipe ou pour l’amour par derrière. Trente-deux clients. C’est pas facile à imaginer. Vraiment difficile. Ce fut mon record personnel. Je débarquais du Brésil et quelque chose en moi le disait aux clients. Je le sentais à la façon dont je les attirais dans mon sourire. Je vendais de l’exotique et ce n’est qu’à six heures du matin que la dernière fantasia était exaucée. Moi, épuisée.

 

Fraîche – que diable ! – j’étais fraîche, les autres fanées. Pas plus laides, au contraire, elles étaient très belles, beaucoup plus femmes que moi, du moins certaines. Incandescentes, elles avaient toutes du travail en abondance. Bien emballées, les Josés espagnols achetaient étranger. Seul le démon sait ce qu’ils achetaient. Les corps étaient un enchantement, bombés selon les règles de l’art à Rio ou São Paulo. Mais sur le visage rien, la porte était fermée à double tour. Par là on n’arrivait à rien. La mort la fanait en surface, la vie. Héroïne, je le sus après. Toutes dans la ronde, toutes droguées. Moi je ne me piquais pas, je ne sniffais pas encore. Ça se voyait, je me vendais bien.

Mara, alias Mara Sexy, une connaissance du Brésil, critiqua, jalouse, mon supertravail. Princesa, tu baises gratis ou tu fais des rabais colossaux ! Non, j’applique nos tarifs, je suis professionnelle !

 

Trente-deux clients – ce n’est pas une plaisanterie – j’avais mal au cul. Heureusement, beaucoup, une bonne moitié, passèrent par d’autres voies que le derrière. Mais le reste, et ce n’était pas rien, c’est par là qu’ils étaient passés.

 

Quand il y a autant de travail il y a les pommades. La question est désagréable, rude mais nécessaire. Les pommades, disais-je. Xylocaïne et Furacine, c’étaient celles que j’utilisais au Brésil sur le conseil des anciennes. Ça arrive, ça peut arriver : sur dix clients tu peux en trouver deux ou trois qui ont un pénis hors norme. C’est ma statistique, toute personnelle. La déchirure d’une veine dans l’anus en est souvent la conséquence. Alors c’est trois ou quatre jours de repos et beaucoup d’argent parti en fumée. Pour éviter cela, j’utilisais Xylocaïne, pommade anesthésiante, émolliente. Avant ça, contre les infections, je m’enfilais aussi une dose de Furacine, une pommade antibiotique. Pour prévenir, là aussi, les prestations inhabituelles.

Avant le préservatif les pratiques étaient différentes. Il y a dix ans. Quand l’amour n’était pas encore devenu un grand problème et que je le faisais sans préservatif. Alors, il arrivait que le sperme des clients reste dans mon intestin. Après le travail je me nettoyais, mais jamais complètement et ce qui restait sortait seulement après quelques heures. L’accumulation et la présence de blessures favorisaient l’apparition des infections.

À cette époque on utilisait la pénicilline. Par injection, faite par un médecin, une amie ou une ancienne.

 

Parfois, au fond de l’abîme – surprise ! – un rire résonne fort. Cela arriva avant l’utilisation des préservatifs, à Bahia. J’avais déjà fait quatre ou cinq clients et une petite heure creuse était passée, sans travail, quand arriva un José de cinquante ans. Un rustre de la campagne. Il fut tout de suite sur moi et ses allées et venues créèrent un retour de pression qui fit sortir de mon anus tout ce que les clients précédents avaient laissé. Le pauvre paysan vit son membre trempé d’un liquide séminal qui n’était pas le sien. Il le vit s’écouler, dense, hors du trou et il eut une expression stupide, stupéfaite. Une véritable perplexité. Un moment passa et il exprima sa considération : Oh, Sainte Vierge, tu jouis par le derrière ! Il resta abasourdi, en contemplation. Pour rien au monde je ne l’aurais détrompé, réveillé. Oui oui dis-je en riant, c’est vrai, moi je jouis par le derrière !

 

Trente-deux clients. Le jour suivant fut consacré aux pommades et au repos – l’argent, je l’avais déjà compté. Une nuit madrilène valait un mois de Brésil. Fantastique ! Je demandai à Alcy de m’accompagner à la banque pour changer mes pesetas contre des dollars. Ce fut mon premier petit pécule américain. Alcy plaisanta : si on gagne autant, je me mets une perruque et moi aussi je viens à la Castellana. Oh, Alcy, tu aurais mal au cul !

 

Sur le trottoir, de nombreux clients me prenaient pour Perla, mon admiration. La nouvelle de sa présence m’excita et je commençai mener ma petite enquête. J’appris qu’elle était la Reine, à Madrid aussi. Perla de Rio, ce fut elle mon modèle, l’ultime. Princesa & Perla, les jumelles. Deux bijoux de Severina la bombadeira. Je sondai de bicha en bicha. Moi la copie à la recherche de l’original. Toutes la connaissaient, me reconnaissaient. Mais aucune ne savait où elle était passée. Partie, plusieurs résolvaient le mystère ainsi. Puis l’information arriva : Perla ne veut pas être vue, seulement pour toi, une exception. Je l’eus en face de moi, elle me regarda, on se regarda. La copie avec l’original. Elle était allongée sur un petit lit, dans une petite chambre d’hôpital. Sida déclaré c’était la sentence. Dans ses yeux, fraîche comme j’étais, je ne fus rien d’autre qu’une nostalgie. Une photographie jaunie, un temps révolu. Perla, elle, mourait. Réfléchie dans mes yeux, toute la cruauté de mon destin brillait. Insupportablement. Non, moi je ne suis pas la copie, elle, elle n’est pas l’original ! Poisseuse, rien qu’à la voir, – la regardant qui me regardait, – elle colla sur moi ce futur de merde. La Maladie. Moi non, sa déchéance n’est pas la mienne. Moi je m’arracherai ce destin, à la prophétie. Perla n’attendit pas, elle ne pouvait pas le supporter. Elle se tua quelques jours plus tard avec une overdose d’héroïne.

C’est à cause de la fille du roi. Elle passa de nuit par le Paseo de la Castellana dans une voiture étincelante entourée de drapeaux et de lumières. C’est ainsi qu’elle les vit toutes, splendides et déshabillées. C’est ce que racontaient les trans – les putes. Mais, la fille du roi d’Espagne, toujours d’après leurs dires, ne semblait pas avoir appré-cié la vision. Peut-être à cause de l’étalage exagéré de tant de fesses immorales. Peut-être à cause de toute cette immigration contraire, du Brésil au centre de l’ancien empire. Elle prit la plume et écrivit dans le journal : « Veados, il faut nettoyer Madrid ! » C’est pour ça, m’expliquèrent ensuite mes collègues, qu’une semaine après mon arrivée les gendarmes m’attrapèrent par un bras. Poliment, je dois dire, ils m’invitèrent à débarrasser le trottoir. C’est à cause de la fille du roi, disais-je, si je dus refaire immédiatement mes bagages et partir pour Milan. Le centre historique, après cette intervention dans le journal, fut interdit aux trans brésiliens. On ne nous tolérait plus que sur l’autoroute. Dans le noir, loin de la ville. La misère et le danger en plus. De nombreux clients désertaient le lieu de rendez-vous. C’est pour ça que je me décidai à déménager.

 

Je me mis d’accord avec une bicha de l’hôtel, elle connaissait la route et quelques mots d’italien. D’autres me donnèrent les bonnes adresses à Milan.

Madrid-Barcelone, ce fut le premier trajet. Tout en train.

Barcelone-Figueras, le deuxième. Rien qu’en taxi.

À cent kilomètres de la France, sur l’autoroute, on commença faire du stop pour passer. Du stop, un camion, c’était l’idéal. Deux Français nous firent monter avec la promesse d’une entrée clandestine. Mais avant ils voulurent baiser. Peu avant la frontière, les charognes, ils nous larguèrent sur le bord de la route. Je compris tout de suite que nous étions en mauvaise posture et je fus obéissante, soumise comme un petit agneau. L’autre, au contraire, commença protester, elle reçut un coup de poing dans la figure et y perdit sa valise.

C’est un camionneur espagnol qui nous fit passer la douane.

Après avoir été prises encore deux fois en stop, on arriva à l’embranchement de l’autoroute Marseille-Nice. On était déboussolées, sales et affamées. On se disputa, la débile et moi. Elle s’en prit ma valise, la connasse, parce que personne ne s’arrêtait. Pour la faire taire, je jetai tout sur le bord de la route. Ça ne changea rien, on resta bloquées la nuit entière. La police arriva, on se cacha. Sans visa, l’expulsion était certaine. Le matin on retourna sur la route. Mais avant il y eut une autre dispute. Définitive, cette fois. Elle rebroussa chemin, moi je continuai dans la bonne direction, vers l’Italie, en quête de fortune. 

 

Le long des trottoirs de via Melchiorre Gioia, près de la gare de corso Garibaldi, je ne sus plus si j’étais garçon ou fille, homme ou femme. Ce sont eux, les Milanais de la première nuit, qui me plongèrent dans la confusion. Et sûrement pas parce que leur regard était tourné vers le ciel, ceux-là ne voyaient pas l’homme le plus homme de tous les hommes : l’Androgyne, l’Adam bisexuel.    

Non, ceux-là ne pensaient pas, ils payaient et touchaient. Ils regardaient en bas, entre mes jambes. Ce sont leurs mains, leurs désirs bizarres qui dérangèrent ma certitude fragile et chirurgicale : Fernanda, encore un petit effort sur la fin, un petit défaut à éliminer. Non, pour eux cette imperfection était décisive. Fondamentale. Je m’en rendis tout de suite compte, dans le parking derrière le Luna Park. Il y en eut quinze, presque tous voulurent toucher. Ils voulaient la voir, la sentir dure dans leurs mains ma queue. Ils ne jouissaient que comme ça, et pourtant, il faut le dire, beaucoup sur moi faisaient les hommes. Quand le premier client prit l’initiative je pensai que c’était normal. Au Brésil aussi ça arrivait, c’était une petite part de marché. Mais au quinzième je me dis que tout Milan avait ce vice. Oui, parce que jusqu’ici quand un José venait me voir et payait grassement, moi, spontanément, je pensais que c’était la part féminine qu’il désirait. Mais avec ces quinze-là j’eus droit à tout et ce ne fut qu’un avant-goût. C’était homme et femme qu’ils me voulaient.

 

 

Je m’installai à la pension Giava, via del Lazzaretto. J’y retrouvai un petit bout de l’avenida Indianópolis et de la rua Augusto Severo : il y avait Jessica, Lenir, Angelica, Taís, Cintia Close, Tamara et d’autres dont je ne me rappelle pas les prénoms. Elles me donnèrent un lit dans la chambre de Jessica. J’aurais préféré rester seule mais tout était complet et ce fut la seule solution. Elle avait tendance à être vulgaire et pour moi, qui de jour étais une dame, c’était impossible de marcher avec elle. Je ne le faisais pas à Rio, alors à Milan n’en parlons pas. Moi, avec Jessica, via Montenapoleone. Non, ce n’était pas possible. La journée, je ne restais pas avec elle et toute sa bande de putes. À la pension Giava nous marchions toutes sans faire trop de bruit. Le propriétaire avait été policier, c’est ce qu’on racontait, et ça, pour moi qui ne me piquais pas et ne volais pas, c’était un sacré avantage. En effet, quand la police arrivait ce n’était que pour contrôler les passeports. Pour les papiers d’expulsion c’était lui, le propriétaire, qui s’en occupait et qui suggérait. Il téléphonait au commissariat dès qu’il attrapait quelqu’un qui dealait dans l’hôtel ou qui jouait de la lame de rasoir ou du couteau. La même chose arrivait à celles qui ne s’adaptaient pas à son règlement : la journée, on ne sortait pas de la pension habillées en putes. Aucun client n’était admis dans les chambres. L’ensemble me sembla un bon petit cadre, y compris le propriétaire policier.

 

Un client de quarante ans pila en voiture devant mes jambes et de sa fenêtre il me proposa une fantasia. Moi, qui ne comprenais pas l’italien, je répondis ce que j’avais appris par cœur : trente dans la bouche, cinquante pour l’amour. Deux cents dans une chambre, je les amenais au Bari ou au Serena. Il insista sur des détails que je ne saisissais pas. Je montai quand même dans la voiture et derrière le Luna Park il sortit une paire de menottes. C’est comme ça qu’il me voulait, attachée au volant. Je dis non et il doubla le prix. Je continuai à m’opposer mais il monta dans les tours. L’opposition l’excitait. Il dit des mots et devint brusquement autoritaire. Il sortit sa plaque de policier, brisa ma résistance. Il gagna. Moi prisonnière, attachée au volant, il fut libre de prendre ce qu’il désirait. C’est peut-être comme ça qu’il rêvait des criminels. Il paya le double et, réglo, me raccompagna. Il devint un habitué.

 

La journée je ne sortais pas trop, seulement pour faire du shopping. J’allais seule, je me promenais le long du corso Buenos Aires. J’achetais deux fois plus. Des mini-jupes extensibles et des bodys noirs pour la nuit. Des jeans et des jupes longues pour le jour. Dans les boutiques j’achetais aussi ce que les clients me suggéraient. Pour un client qui venait avec moi seulement si j’étais habillée tout en noir, et pour un autre qui me désirait avec une longue robe indienne. Je sortais aussi de la pension pour manger. Les spaghetti à la bolognaise, les filets de viande et les tortellini devinrent aussitôt mes passions. Comme les restaurants thaïlandais et chinois que je fréquentais parfois. Toujours rigoureusement seule, loin des autres et des problèmes. J’étais presque une petite bonne sœur. Mais pour être sincère, le plus souvent, la journée se résumait à un petit tour très bref. Pour un morceau de pizza, pour un calzone mangé dans un snack miteux à deux portes de là. J’étais toujours seule. Je faisais du shopping, pour les mots des vendeurs qui me réchauffaient le cœur.

 

Ils s’approchèrent dans une Mercedes longue comme un bateau. Lui très élégant, un homme important de Milan. Elle, une de celles qui menaient bien leur barque, qui l’hiver bronzent à Saint-Domingue ou restent allongées sur les plages thaïlandaises. Elle était très blonde, parfaite pour la situation. Ils me proposèrent une nuit avec eux et parlèrent tout de suite des choses concrètes : Un million cinq cent mille lires. Comment ça avec vous ? Avec nous, me répondit-il. Toi, moi et ma nana, chez moi. Avec toi ça va, je répliquai, mais avec la femme moi je fais rien ! C’était trop me demander, il insista. Non, moi je ne donne pas de plaisir à la femme ! Ils s’en allèrent mais après dix minutes ils revinrent s’amarrer à mon trottoir. C’est elle qui prit la parole, doucereuse : OK, seulement toi avec lui, moi je regarde et je ne te touche pas. Mais alors je ne paie que sept cents ! ajouta l’autre en tendant son cou vers la fenêtre. Je demandai à l’homme une garantie. Oui, oui, tu l’as ta garantie, elle regarde mais ne touche pas. Je m’installai dans la voiture et on mit le cap sur une maison de milliardaire qui avait trois étages. Je n’étais jamais entrée dans une telle demeure. Musique, whisky et je fus complètement ivre. Ils me tournaient autour, ma tête tournait. Je compris que c’était elle la diabolique. Elle me défiait, me provoquait et j’entrai dans son jeu. Lui me voulait nue, je commençai mon striptease. Mais c’est elle que je regardais. Pour la tenir à distance, pour m’éloigner. Je lui volais son homme, c’était ça ma fantasia. L’idée qui germa dans ma tête. Je me retrouvai nue, j’étais une étoile. Une comète. Lui me caressa la queue. C’est à ce moment-là que je m’imposai : Elle doit s’en aller, dis-je avec conviction. Non, me répondit-il, ce n’est pas le pacte. Elle regarde, même si elle ne touche pas. J’allai à mille l’heure : Avec elle dans la pièce, moi je ne fais rien ! Elle s’énerva, elle était excitée. Elle entra dans le lit alors que lui s’activait déjà. Je bondis comme un ressort. Non, connasse, avec toi je ne veux pas ! Elle s’approcha de moi, la vipère, ses mots léchèrent mes oreilles. C’était elle, plus que lui, qui me voulait. Si tu me touches je défonce tout ! Je n’aime pas les caresses des femmes ! Il y eut des hurlements, des cris. Je m’agitai comme une folle. Lui intervint, effrayé, il l’éloigna, eut du mal à la retenir et à lui faire entendre raison. À ce moment-là la nuit était finie et moi vraiment énervée. Je me rhabillai, ils se rhabillèrent pour m’amener via Melchiorre Gioia : Je veux être payée pour le temps perdu. Lui commença marchander : Je te donne deux cents. Non, je veux les sept cents. C’était une vraie charogne, la salope, à présent la dame ressemblait une pute. Lui ne prenait pas son portefeuille, le minable. Ils stoppèrent devant le bâtiment de la Police financière et sortirent de l’auto. Ils s’éloignèrent rapidement après avoir déclenché l’alarme. Elle commença à hurler comme pour une effraction. Je pris peur, dans la caserne on allait penser que c’était moi la voleuse et pas eux les escrocs. Veado, habillée comme une pute on allait m’arrêter. Je m’enfuis sans un sou en poche.

 

Jessica s’était trouvé un fiancé. Elle quitta la chambre pour un appartement, Cassandra prit sa place. La misérable me vola immédiatement mille huit cents dollars et quelques francs suisses. Elle les prit dans l’album photos où je les cachais. C’était elle la voleuse, j’en suis sûre. Le propriétaire-policier organisa une perquisition générale, sans résultats. C’était elle, Cassandra, la bicha malhonnête. En effet rien de ce qui lui appartenait n’avait disparu. Elle avait été rusée, elle me les avait volés avant d’aller tapiner au Monumentale. On revint toutes les deux à l’aube et devant la découverte elle fit mine d’être surprise. Deux photos où j’étais vraiment belle, deux poses un peu provocantes avaient également disparu. Je fouillai dans ses affaires et à deux reprises je faillis lui mettre un coup de couteau. Je le jure, je l’aurais vraiment fait, mais avec le propriétaire-policier j’aurais tout de suite fini en taule. Cassandra devint mon ennemie. Elles me donnèrent toutes raison, c’était elle la voleuse. Il y eut des disputes mais elle ne voulut pas quitter la chambre, alors c’est moi qui changeai d’hôtel.

 

Je déménageai à la pension Clara, via Pontaccio. Si je repense cette entrée je ne vois plus une porte menant à l’intérieur d’un bâtiment. Je vois une bouche qui montre les dents. Un animal avec une peau de vautour et un estomac d’acier. Dans les entrailles de l’immeuble, tout était corrompu. Là-dedans une pelote de couleuvres s’entortillait. Vingt-quatre, elles s’accouplaient entre elles. Cette pratique, je l’ai déjà dit, me dégoûtait. Je ne dis pas qu’à la pension Giava ça n’arrivait pas. Mais là-bas tout était en ordre, propre. Le gardien était policier. Ton espace, si tu voulais, tu le préservais des présences indésirables. Au Clara, c’était impossible. Il y avait un trafic qui te rattrapait, inexorablement. Un porte-à-porte entre elles et les clients.

Quand je franchis ce seuil j’avais déjà accumulé neuf mille dollars, encore dix mille et je rentrerais dans mon pays avec mon petit trésor. Alors je me sentais bien, en Europe pour moi l’aube apparaissait. Aujourd’hui je me rappelle, je me revois entrer dans cet hôtel mais il y a un soleil qui devient noir. Je pris une chambre simple au cinquième étage. Comme d’habitude je voulais être seule, mais au Clara tout s’entassait. Corps et voix, et tu ne comprenais plus rien. Il y avait des disputes entre nous et avec les clients. Entre les plastifiées et celles sans silicone. Parce que ces dernières, pour résister la concurrence, cassaient les prix du marché. Toutes se vantaient d’avoir trouvé un petit copain, un fiancé. Bien sûr, chacune disait que le sien était le plus beau. Il y avait des vols et des trafics de drogue. Un bordel sans fin, les couteaux circulaient. Après chaque contrôle de police il y avait toujours des expulsions. Mais pour vingt qui partaient, à cette époque, il en arrivait quarante. Du Brésil, c’était l’invasion.

 

Les trafiquants, avec nous, gagnaient beaucoup d’argent. Ils ne dealaient pas sur les trottoirs parce qu’il arrivait souvent qu’un client policier veuille une passe. La marchandise arrivait à l’hôtel, c’était un trans argentin qui organisait la distribution. Elles sniffaient toutes, certaines se piquaient. À l’hôtel, deux seulement n’en voulaient pas. Au bout d’une semaine, je ne faisais plus partie de ces deux-là.

 

Princesa, ton haleine est à vomir. Si elle arrive au nez d’un client il ne voudra pas de toi ! Milan ce n’est pas Rio, ici on travaille avec la coke et l’héroïne. C’était Gianna qui me donnait des conseils. Moi, pour être jaguar, j’avalais une mixture de whisky et de campari. Je buvais beaucoup, ainsi la nuit était plus légère. Elle entra dans ma chambre avec une ligne de poudre marron : Laisse l’alcool, sniffe ça, le client ne sentira plus la puanteur. Je ne parvins pas à la finir, cette ligne. Le feu sortit de mes yeux et je vomis dans les chiottes jusqu’à l’air que j’avais respiré. La chaleur m’enflamma la peau, mes habits me brûlaient. Je me remis du choc et une heure après j’étais via Melchiorre Gioia à tapiner toute nue. À deux heures du matin, Gianna vint voir comment j’allais. On sniffa une autre ligne, ça me coûta cinquante mille lires. Je rentrai à l’hôtel à six heures du matin, je dormis comme une damnée. On me réveilla dans l’après-midi pour une autre ligne. Je payai encore cinquante et je roulai dans le précipice. Avec l’hiver arriva le coup fatal, avec le froid tapiner sans héroïne, c’était impossible. Le manteau de fourrure seul ne suffisait pas. En plus à Milan, si tu tapinais pas de manière obscène, la concurrence était impitoyable. Plus je sniffais, plus je me déshabillais. Défoncée à l’héroïne je vendais mon cul et je ne sentais rien.

 

Un client de trente-cinq ans m’offrit un demi-million pour une nuit entière. Il me demanda même si je prenais de la cocaïne. J’étais déjà fracassée, je sniffais de tout, et je n’eus aucune hésitation. C’était un beau brun. Sa barbe et ses moustaches étaient épaisses et noires. Sportif, un physique de mannequin. Il conduisit vite vers un hôtel de Varese. Il me fit me déshabiller et puis me demanda de lui passer ma culotte. Il l’enfila le long de deux jambes d’homme poilues. Ensuite il voulut mes bas et mes chaussures à talons aiguilles. Il se mit devant le miroir et commença à poser. De face, de profil, de dos. Volte-face et en avant et en arrière. J’éclatai de rire tellement il était grotesque, vraiment ridicule. Un homme barbu et moustachu habillé en pute. Je ne crois pas m’être jamais autant amusée. Il était sympathique, il ne le prit pas mal. Je lui dis, pliée en deux de rire : Tu es beau, tu es une femme et tu es barbue ! Pris dans son image il n’écouta même pas. Assise sur le lit je le regardais, et une ombre noire, une pensée sombre, passa sur mon visage : Il y a un homme dans mes vêtements ! Ses chaussures ont la même taille que les miennes.

 

Ils étaient mille, deux mille peut-être. Cette tempête je la connaissais déjà. Elle grossit dans le lointain, avec de la foudre, des coups de tonnerre et des éclairs menaçants. Il y avait eu l’invasion, et maintenant via Melchiorre Gioia, mais aussi via Pirelli, à San Siro et au Monumentale, les habitants du quartier étaient en effervescence : La police ne fait rien, on va s’en charger nous-mêmes ! Des préservatifs et des seringues dans les parkings où les enfants jouent. Des files de voitures, des klaxons, des disputes et le chaos jusqu’à cinq heures du matin ! Ça suffit, faisons le ménage ! Il y avait eu beaucoup de gros titres dans les journaux et des protestations à la télévision. Mais c’était la première fois que je voyais à Milan une tornade de bâtons et de manches de parapluie. J’eus peur mais je ne me sentis pas perdue. Ici, en Europe, on ne te tue pas dans la rue. Mais ce soir-là, s’il y avait une confrontation, ça n’allait pas se résumer à des coups de poing et des coups de bâton. Les veados, quand ils sont acculés, ne sont pas des tendres. Ils viennent de loin, d’un corps d’homme et de villes immenses et affamées. Beaucoup savent se servir d’un couteau. S’il y avait un corps-à-corps il pouvait même y avoir un mort dans la rue. Mais des sirènes et des gyrophares arrivèrent. Échanges vifs entre la police et les manifestants, accusations et prises de bec. Les hurlements firent retomber la colère et pour nous qui prenions la fuite le risque se limita à un avis d’expulsion.  

 

Cette nuit-là, au Clara, beaucoup étaient furieuses. Elles disaient qu’elles avaient même vu leurs clients parmi les manifestants.

Je montai dans un train pour éloigner la tempête. Je suivis le conseil de Marly et de Severina et j’allai à Montecatini. Un beau village, tout petit. Je logeai au Buenos Aires pendant deux semaines. La journée, je faisais des passes le long de l’autoroute. La nuit, j’arpentais les trottoirs de La Spezia. Même à Viareggio et à Forte dei Marmi il y avait pour nous un marché intéressant. Mais entre les taxis, l’hôtel et l’héroïne je dépensais plus d’un demi-million par jour et il ne me restait rien en poche.

 

Les grands miroirs se brisèrent en mille morceaux. Assourdissants, tintinnabulants. Les vitres des fenêtres s’effondrèrent via Pontaccio. Ça commença comme ça, à neuf heures du matin. Quatre trans, quatre bulldogs en mini-jupe bloquèrent la sortie. Nous autres, toutes à l’intérieur, on devint des Valkyries combattantes. Vingt furies déchaînées. On sniffa, on but, on s’abandonna à une guerre contre l’univers, à la démolition de l’hôtel inhospitalier. On déglingua tout. On arracha les lavabos des murs. La rage se para d’un ricanement de fête endiablée. Furieusement. Personne ne nous arrêtait. On sortit des chambres entourées de fumée et de flammes. Cris d’hommes et corps de femmes. Les reines, les putes. Culs dorés, serpents maudits. Subitement. Un doute suffit et l’ex-plosion s’aspira elle-même dans une calomnie, la certitude : C’est Cassandra ! C’est elle la voleuse ! Une insinuation suffit, ça devint une évidence. Elles l’attrapèrent par les cheveux, déchirèrent ses vêtements. Elles lui ensanglantèrent le visage, la massacrèrent de coups. Ça ne dura pas longtemps, j’étais là, à l’intérieur. Au milieu de tout ce bordel, j’enfonçais mes longs ongles. Je n’eus pas de pitié pour Cassandra, l’ennemie. Cinglée, j’étais défoncée à l’héroïne. Je montai dans la chambre, je pris tout ce qui pouvait être sauvé, je mis le feu au reste. J’essayai de fuir l’enfer mais les quatre qui étaient à la porte bloquaient la sortie. Quelle idée lumineuse ! Une belle connerie, oui. Elles voulaient l’aide de la police parce que les petites chéries se considéraient comme les victimes et pour elles la dévastation était méritée. Un acte de justice, une vengeance contre le monde pour le vol qu’elles avaient subi : une cinquantaine de millions soutirés des coffres-forts. Six millions étaient à moi. Les carabiniers, les pompiers et les policiers pilèrent devant le Clara, jetèrent un coup d’œil, appelèrent des renforts. Au commissariat on nous demanda nos titres de séjour et ce fut de nouveau la bagarre. Ils n’en avaient rien à foutre du vol. On nous donna l’avis d’expulsion et la pension resta fermée quelques semaines.

 

La veille j’étais rentrée de Toscane. Je ne l’ai pas dit mais à la pension je baisais gratis avec le fils du patron. Mario, un petit jeune de dix-sept ans. Un petit oiseau qui se penchait sur le bord du nid déjà prêt pour l’envol. Le petit poussin avait l’envergure d’un mac – un petit voyou. Le gamin m’avait fait perdre la tête. Plein de vie, moi j’étais fière de l’avoir dans mon lit. Les autres n’étaient qu’envieuses. Je lui confiai trois chaînes en or. Je lui en mis une autour du cou et lui, il accepta le cadeau. Je devins tout de suite jalouse, inévitablement. Je l’accrochai à ma chaîne d’un clic derrière la nuque, celle qui s’approchait de lui devenait mon ennemie. Je les soupçonnais toutes, je ne voulais même pas qu’elles le regardent. Mais le gosse était une petite ordure, je le savais, je l’avais déjà vu en vol et son style était celui du maquereau. Il allait voir celles qui sniffaient, leur demandait leur cul, si elles refusaient il leur faisait du chantage. Il leur soutirait de l’argent, il était mignon, il était fils de patron. C’est pour ça qu’elles étaient toutes en compétition pour lui. Ce soir-là, je le trouvai détendu sur le canapé en compagnie de Giordana, une bicha qui était une vraie beauté. Une siliconée, fraîchement arrivée du Brésil. Elle était plus femme que moi, mon cœur se mit à battre à tout rompre. Je passai devant lui comme si de rien n’était. Il se leva et vint me tendre la clé de ma chambre. Je tirai le col de son pull pour voir s’il portait encore mon collier. Non, dit-il, je l’ai déposé dans le coffre-fort. Je montai au cinquième étage et par téléphone je l’éloignai de la concurrente. Monte, apporte-moi les trois chaînes ! Il les déposa dans ma main, je les jetai dans les chiottes en tirant la chasse d’eau. Ses yeux se noyèrent dans le gargouillis des waters. Il vit l’or disparaître et me balança son poing dans la figure : Connasse, maudite pute ! C’est toi le fils de pute ! Tu voulais les offrir à ce cul qui est assis là en bas ! Je pétais les plombs. Il était devant la porte et je lui coinçai les doigts en la refermant. Je lui cassai une petite phalange. Lui hurla de douleur et moi – tête malade – je menaçai de me jeter par la fenêtre pour le garder en laisse. Le jour suivant je participai à la dévastation.

Le premier avis d’expulsion ne fut pas un gros problème. Je tapinais à Milan mais je pensais déjà à Rome. Un bon endroit pour disparaître quelques semaines, je ne voulais pas retourner sur l’autoroute. Je demandai à Jessica de m’héberger chez elle. Elle avait un fiancé et un petit appartement. Elle me demanda une somme exagérée pour une chambre en sous-location. Mais avec elle, il n’y avait aucun problème pour se procurer de l’héroïne. Avec elle j’étais livrée directement à domicile.

 

Un client m’aborda au Monumentale. Un parmi tant d’autres, rien de particulier. Il m’appela par mon nom : Princesse, c’est toi que je cherchais ! Je montai en voiture et compris tout de suite que c’était un pauvre gars, sans fric. Ce n’était pas une intuition de voyante, il essaya de négocier une ristourne. C’était trente dans la bouche, cinquante par derrière. Il le savait, mais il n’avait que quarante mille lires en poche. Je fus inflexible, je dis non : Pour la ristourne cherches-en une autre. OK, dit-il déçu, d’accord pour la bouche, j’ai pas les cinquante. Je commençai rapidement pour que ce soit vite liquidé, mais lui ne jouissait pas. Une minute passa, lentement. Puis cinq, et toujours rien. Je commençai à avoir mal à la mâchoire. Je fis tout ce que je pouvais, de temps en temps je levais les yeux, désespérée. Rien, je dus m’accorder une pause. Je lui dis de se dépêcher, pour trente mille je ne pouvais pas y passer la nuit. Je baissai nouveau la tête et tentai les mille trucs du métier. Rien à faire, sa queue était en caoutchouc, elle ne durcissait pas. Si je ne l’avais pas tout de suite enlevée de ma bouche, je l’aurais mordue sauvagement. Je l’aurais croquée, pour satisfaire mes mâchoires qui me suppliaient de serrer. Je me retournai vaincue et je lui dis OK, je me rends, donne-moi encore dix mille et prends-moi par derrière. Il fut aussi long, il s’agita et jouit. C’était Domenico, il deviendra mon amant. Mon fiancé.

 

J’avais fait une promesse, je la tins. Je pris un avion pour le Brésil. Avant d’arriver à la maison je fis une escale à São Paulo pour me remettre de l’héroïne. Je ne sniffai pas, j’essayai. Je voulais me présenter le visage lumineux, rayonnante. Sans l’ombre pâle de Milan sur moi.

 

Ils attendaient tous Fernando, celui qui était parti. Mais je n’avais plus honte, c’était Fernanda celle qui revenait. J’affronterais Cícera, Álvaro et Adelaide, mes trois inquiétudes. Je rentrais chez ma mère, mais je ne remontais pas à la source. Comme la petite rivière qui traverse ma terre, j’avais changé de nom et de corps en suivant la pente, la longue vague qui unit ce cours d’eau à la mer. Là où tu es homme ou femme, irrémédiablement. Et moi j’étais enfin Fernanda, ni gay ni homosexuel. Pourquoi ma mère voulait-elle me voir militaire ? Cícera mélangeait les graines, moi je ne savais pas les trier. J’étais prise au piège et je n’arrivais pas à m’en dépêtrer. S’il n’y avait pas eu cette plaisanterie initiale, ce corps qui ne me correspondait pas, la vie aurait été simple à ses côtés. J’en suis sûre : Fernandinha à la maison, ça lui plaisait à elle.

 

Toi tu es mon fils ? Mais moi je t’ai fait naître garçon ! Elle pleura, elle se sentit coupable. Elle s’en prit à Dieu, au diable, pour ce caprice qui avait impliqué un innocent. Fernandinho, son fils. Elle voulait mon pardon. Elle avait vieilli, elle sanglotait de confusion. Puis ses larmes séchèrent et son visage se durcit. Je la connaissais bien cette expression : Tu es vivant, c’est ça qui compte. Oui, j’étais vivant, même si je portais une petite jupe. C’était mieux que bandit ou criminel : la porte du paradis ne se fermerait pas pour moi. Elle me demanda si je me marierais, si un jour je pourrais avoir un enfant.

 

Adelaide riait aux éclats. Un rire cristallin qui évapora les larmes maternelles. Elle entraîna tout le monde dans sa joie et la fête commença. Elle me prit par la main, on s’enferma dans une chambre : Fernando, Fernandinha, montre-moi, tu es comme moi, même entre les jambes ? Non, je te montre pas, j’ai honte ! Elle riait, petite sœur, elle soulevait ma jupe. J’entrai dans le jeu et lui montrai mes seins. Mes fesses aussi, elles étaient parfaites. Ses yeux riaient, émerveillés. Elle voulut que je lui parle de mes amours, je lui dis que j’étais fiancée. On parla de maquillage et de tous mes vêtements. Une profusion, j’étais habillée comme une dame. J’avais avec moi des paquets, plein de petits paquets. Des cadeaux de Milan, des parfums, des chemisettes et des petites robes.

 

Edvania et Rosi, je les voyais pour la première fois. Deux nièces de huit et onze ans. Elles jouaient, elles couraient, elles ajoutèrent à la confusion. Mamie ! Tante Fernanda, c’est l’oncle qu’on attendait ? Cícera ne savait plus à quoi se raccrocher. Oui, Fernando c’est votre tante. Magie.

 

Álvaro, la voilà mon autre inquiétude. Une surprise : face à cette brune pulpeuse il fut gentil et tolérant. Et même amusé. À mon départ, il insista pour que je reste.

 

J’étais une légende, tout le monde voulut me prendre dans ses bras. Pour le Sítio ma métamorphose était un événement exceptionnel.

 

Aldir, ma première jalousie, mes premiers sentiments. Il frappa à ma porte avec sa femme. Il entra, il était déjà vieux. Indécis, il fit un pas, puis ce furent les embrassades. J’étais parfumée, bien habillée, comme une diva de la télévision. Il me serra fort. Notre secret avait été bien gardé. On parla sans s’arrêter, de moi, de lui et de son gamin. Sa femme ne digéra pas d’être exclue. Elle ne comprenait pas, et nous, on ne fit pas attention à elle. Seule Cícera se rendit compte de sa jalousie. Elle la prit à part et lui dit de ne pas s’inquiéter. Les attentions qu’Aldir me témoignait n’étaient pas péché. Celle que son mari caressait, c’était Fernandinho, le petit cousin. En toute innocence, la paysanne fit travailler ses méninges : Si cette femme est un homme, je ne dois pas être jalouse. Pauvre ingénue, le jour suivant elle vint me présenter ses excuses.

 

Maria Aparecida, ce fut un vrai plaisir : Oh, Fernandinho, il est où ton prince charmant ? En Italie, Aparecida. On redevint intimes, elle me demanda si j’avais mes règles. Je rougis, j’esquivai, je restai dans le vague.

 

Genir, lui, me surprit. Il se présenta avec barbe, moustaches, deux enfants et une seconde épouse à sa suite. Le petit taureau avait grandi. On se demanda ce qui s’était passé. Ivanildo arriva lui aussi et ce fut de nouveau la fête. Nous trois, les jeux de la forêt.

 

Campina Grande j’ouvris un compte en banque, une dizaine de millions. Mon maudit vice avait grignoté une grande partie de mon trésor. Dans l’avion pour Lisbonne, je me jurai que je ne sniffe-rais plus. Seulement trois mois de travail intense et puis je rentrerais pour toujours.

 

La première nuit, au Monumentale, je travaillai sans héroïne. La deuxième, je recommençai pire qu’avant.

 

Domenico devint un client régulier. Toujours dans la voiture, pour lui l’hôtel c’était cher. Il était lent, interminablement. Je ne lui concédais pas de ristourne, puis il devint mon mari. Le prince charmant montait des antivols, un ouvrier. Je lui proposai de faire notre voyage de noces au Brésil. Je lui demandai de me louer un appartement et il le fit. Via Leoncavallo, dans un beau petit immeuble. Pour rassembler les trois millions de caution je partis pour la capitale. Milan était pestiférée, envahie par la concurrence. À l’inverse, on disait du bien de Rome.

 

Je fis mes débuts via Padre Semeria, la Foire de Rome, c’était la référence. Un théâtre en demi-teinte. Un début extravagant. Un grand monsieur grisonnant paya le triple du tarif pour boire du whisky dans ma chaussure. Il devint un habitué. Délicatement, une fois par semaine, il ôtait sa coupe de mon pied. Remplie d’alcool, il la portait religieusement à sa bouche. Dans la chaussure, son délire. Ses lèvres en faisaient le tour, ses joues l’effleuraient. Affectueusement, entre ses mains, il en embrassait la pointe.

Ensuite je chois is l’EUR, je tapinais sous le Fungo, et c’était ma zone préférée. Des routes larges, beaucoup de vert autour, une concurrence modérée. Il n’y avait pas besoin d’endiabler la passe avec des stripteases, le cul à l’air et tous les accessoires. Le client romain avait tendance à être sérieux, parfois je tapinais même en jupe longue, sauf si, de temps en temps, je voulais l’exciter. Les quais du Tibre aussi c’était une belle promenade. Le Flaminio, au contraire, je l’avais écarté avant même d’arriver. Là-bas c’était le bordel. Des spectacles enflammés, le manège habituel des phares, les disputes, les klaxons et les protestations des gens. Un cirque hurlant, l’arrestation par la police était une certitude.

L’un était gros et l’autre maigre : Mademoiselle, votre passeport s’il vous plaît. Cela arriva alors que je marchais via Palestro avec Daniela. Elle venait de s’éloigner pour aller voir le dealer. Héroïne, même à Rome, inexorablement. Moi je l’attendais en fixant quelques peluches qui me regardaient avec curiosité de l’intérieur d’une vitrine : Mon passeport se trouve à la pension Primavera de la via Principe Amedeo, répondis-je agitée aux policiers. Le cœur à cent à l’heure, j’y arrivai escortée par les deux agents. La vieille, Œil de monstre, se tenait sur le seuil de l’entrée. Dans la pension, en l’absence du patron, c’était elle qui commandait. Elle lui remit mon passeport, ils m’éloignèrent de la conversation. Les deux, la vieille et le patron arriva aussi. J’eus l’intuition de ce qui allait se passer, je pris la clé de ma chambre et je m’enfermai à l’intérieur. J’appelai la vieille au téléphone : Je t’en prie, ne les fais pas entrer. Impossible, ils sont de la police ! Ils frappèrent, j’ouvris. Ils entrèrent, le gros et le maigre. Le premier fut tout de suite sur moi. Le second, hypocrite, lui disait de laisser tomber. Le gros lard me prit par le cul, l’autre resta là à regarder.

 

Je me cachai sous le lit : Domenico me trahit, pensai-je en attendant qu’il rentre à la maison. Obsessionnellement, j’étais de nouveau possédée par ce sentiment dévastateur : Il reste seul pendant cinq jours, il va avec d’autres et leur paie la passe, c’est sûr. Ou alors il ramène des femmes à l’appartement, le bon petit mari. J’étais partie pour Linate avec un jour d’avance, je voulais lui faire une surprise. Je le savais, ce soir-là, il passerait par la via Leoncavallo avant d’aller dormir chez sa petite maman. Je l’entendis chercher ses clés derrière la porte, mais je ne courus pas vers lui pour le serrer dans mes bras. Je me faufilai sous le lit, pour qu’il ne me trouve pas. Tout était normal, pas de trans ni de femmes avec lui. Il finit ce qu’il avait faire, éteignit la lumière et ferma la porte. Moi je restai à l’intérieur et sniffai un rail pour dormir. Avec un autre rail, le matin, je me préparai pour mon week-end de dame. À l’Idroscalo, en préparant la maison un bon petit dîner.

 

Œil de monstre, le combat avait commencé : Ils sont malades, voilà pourquoi ils vont avec toi, salope ! C’est mes affaires, connasse, j’aimerais bien voir ce que tu diras à ton fils si tu découvres qu’il couche avec des transsexuels ! Je lui crache à la figure, pourriture, je le chasse de la maison ! T’es jalouse, toi t’as que des vieux mal foutus, et les petits jeunes viennent avec moi. Cinquante ans, Œil de monstre nous haïssait, elle me détestait. La voleuse de parfums, la grosse truie. Avec l’excuse du ménage, les flacons disparaissaient. J’étais montée avec un client pour une passe qui avait duré toute la nuit. Pour la chambre, dans ces cas-là, il fallait toujours payer double. Et c’est le client qui devait payer. Le mien paya, mais la mégère vint me voir en prétendant que je lui devais encore la somme. La bagarre éclata, je crachai mon venin. La guerre était déclarée. À cause de l’histoire des deux policiers, des vols, de son air satisfait. Un crapaud, et cette baveuse avait de la moustache.

 

Un autre rail d’héroïne. Trois heures du matin, le dernier client. Un de ceux qui ont l’air d’avoir réussi. Bodybuildé, la cravate desserrée et quelques bouclettes. Le costume était un uniforme. Ils sont tous pareils, tu les vois à Prati à neuf heures et demie du matin. Les imposteurs, les proprets. Pour moi, la dernière entrée d’argent de la nuit. Dans une belle voiture, il me pénétra en me prenant par derrière. Avec sa main il m’explora frénétiquement devant : Mais t’es un homme toi ! s’exclama-t-il, il s’énerva, je pris peur. Il commença me frapper dans le dos. Ne me fais pas mal, je te rends l’argent ! Je le repoussai, lui me tenait. Il poussait, l’hypocrite. Bien sûr qu’il le savait ! À cette heure-là de la nuit, que des veados. C’était notoire, il mentait. Il se racontait des bobards, le pédé refoulé. Il ne lâcha pas la prise, il me baisait, ça avait l’air d’une tragédie, il me serrait aussi le manche : Maintenant que j’y suis, je finis, la justification. Il paya cinquante et s’enfuit rapidement, son plaisir le poursuivait.

 

Michelle tapinait sur les quais du Tibre, elle était morte. Un squelette, plus que la peau sur les os. Tout un petit monde dégueulasse allait encore lui demander des passes. Ils payaient, pour fouir dans ce cimetière. Au Flaminio, peu de temps auparavant, c’était une étoile. Blonde, d’origine allemande. Un ange du Brésil atterri à Rome. Sur les quais, on parla cinq minutes. Le sida était déclaré, les signes, une évidence. Je les ai vus de mes propres yeux, ils arrêtaient leur voiture et elle montait. Mais comment tu fais Michelle ? Arrête-toi, sinon t’es foutue ! Ils voient la mort qui avance et pourtant ça leur est égal. Ils paient, pour un orgasme dans ce désastre. Moi je ne sais pas ce qui mord leur cerveau. Ils ne veulent pas de préservatif, ils paient le double si tu acceptes. Mais Michelle était déjà un cadavre, ça se voyait. Bon Dieu, même au Brésil on ne lui aurait pas demandé une passe. Je les ai vus, je les revois encore. Sur les quais, ils plaisantent, négocient le prix avec la mort. La leur, celle qu’ils ont dans le cœur. Elle non, Michelle était vivante. Péniblement, elle luttait pour ses trois grammes d’héroïne. Elle n’en avait rien à faire des vices décadents de toutes ces pourritures. Elle se rebellait, résignée dans sa chute. Terriblement, elle vivait. Tristement, elle mourut d’infection pulmo-naire. Elle finit ainsi, avec le sida et l’héroïne.

 

Calú se piquait comme une malade, les veines de l’aine déjà foutues. Elle s’injecta une dose non coupée et mourut sur le coup. Avec elle, ce soir-là, il y avait deux raclures. Les deux saletés la virent mourir. Elles ne levèrent pas le petit doigt. Les hyènes, elles firent glisser sa montre de son bras. Elles fouillèrent parmi les vêtements, dans les tiroirs. Les voleuses, elles lui piquèrent aussi dix mille dollars. Elles la traînèrent à l’extérieur de l’appartement en la tirant par les pieds. Elles l’abandonnèrent dans les escaliers pour ne pas avoir de problèmes avec la police : L’argent ça sert aux vivants, les morts ils ne savent pas quoi en faire ! Les deux ordures, elles étaient originaires du même village qu’elle. Elles n’organisèrent même pas son enterrement, le transfert du corps. Elles la jetèrent dans les esca-liers. Voilà pourquoi j’ai honte de ma catégorie. Entre transsexuels il n’y a qu’envie et jalousie. Il y a de la méchanceté, du vol et des infamies. C’est comme ça, le reste c’est des petites fables de salon, des petites histoires embellies. C’est moi qui le dis, Fernanda, Princesa et transsexuel.

 

Encore un autre rail, la nuit m’échappait. À l’EUR, via Colombo, je ne me rendis même pas compte qu’il faisait jour. Je me retrouvai putain au milieu d’un tas de gens, la lumière du soleil révélant le désastre. La débâcle, après tant de corps sur moi. La fourrure de faux léopard achetée à l’Upim de l’Esquilino me clouait là comme un projecteur braqué sur le personnage principal : un clown, une odeur de pisse au petit déjeuner. Il était sept heures du matin, je me retrouvai au milieu des bleus de travail des ouvriers, au milieu des étudiants et des femmes qui allaient faire le ménage dans les villas. Ils allaient tous travailler, avec dignité. Même à prix d’or, il n’y avait plus aucun taxi, je sombrai dans la honte. Moi, qui le jour étais une dame, mêlée aux filles maudites. À celles qui après leur nuit de travail traînent encore autour de la gare. Défaites, le maquillage liquéfié qui coule sur leur visage. Elles entrent et sortent des pen-sions, elles ne s’arrêtent jamais. Elles trafiquent, leur barbe repousse. Elles cherchent de la coke et de l’héroïne, les mauvaises pages. Elles sont toujours au mauvais endroit. C’est pour ça que je sortais peu de la pension, que je rentrais toujours du travail quand il faisait encore noir. Mais cette nuit-là m’avait échappé. Dans l’autobus, tout le monde me regardait, je sentis les yeux de ma mère sur moi. J’allumai la lumière de la chambre, j’éclairai ma désolation. Je téléphonai à Domenico pour lui dire que j’allais mal : Viens à Rome, je ne vais pas réussir à partir pour Milan. Je m’endormis, anesthésiée par un autre rail d’héroïne.  

 

Domenico ne voulait pas prendre ses responsabilités. Il ne me présentait pas à ses frères, ni à ses parents. Elle est folle, c’est extravagant de vouloir ça, penseront les bien-pensants. Mais moi je crois qu’un homme doit avoir le courage de ses actes. Devant Dieu et la société tout entière. Domenico, au contraire, en avait peur de sa famille. Il était fragile, je le voyais. Je lui payai l’avion pour venir jusqu’à Rome. Je lui fis un bon accueil, avant ça je m’enfilai encore un peu d’héroïne. Le fiancé arrivait, le petit mari. Je refis sa garde-robe chez Coin, je lui achetai des chaussures via Merulana. Chargée de sacs et de paquets, je jouais la comédie d’un samedi soir avec un bel homme à mes côtés. Une chose ordinaire, ma folie à moi. Dans la chambre, j’allais aux toilettes sniffer en cachette : Viens avec moi, partons au Brésil, je tiens plus le coup. Tu le sais, je ne peux pas, ma mère va mal. Je m’agrippais à lui pour sortir de ma vase mais la prise ne tenait pas. Elle cédait, la boue me recouvrait. Il rentra à Milan, le lundi je recommençais.

 

Œil de monstre m’attaquait. Elle crachait du froid sur les traces de pas que je laissais. Ils vinrent à nouveau, le gros et le maigre. Elle est où, la brune de l’autre fois ? Elle est dans sa chambre, la dix-neuf comme d’habitude, le crapaud, la confidente leur parlait. Je la haïssais, on la haïssait. C’était une espionne. Je vis tout ça à travers une fente et je me réfugiai dans la chambre de Daniela. Ils frappèrent, des coups de policiers. Personne n’ouvrit la porte, ils s’en allèrent, déçus.

 

Ils me surprirent le cul à l’air, je reçus mon quatrième avis d’expulsion. Encore un et c’était l’arrestation ou la sortie du territoire. L’avocat m’expliqua la procédure, je payai une grosse somme mais il arrangea tout. Je quittai l’Italie en prenant un avion pour Lisbonne, seulement trois jours. Je rentrai par la Suisse, toujours clandestine. Cette brève sortie arrangeait ma situation. J’avais besoin d’argent et le soir-même où j’atterrissais à Fiumicino en arrivant de Linate, je remontai sur le manège qui tournait. Je me remis à tapiner entre Caracalla, l’EUR et les quais du Tibre. Je m’enfilais de la coke et de l’héroïne pour travailler. Je tapinais pour sniffer. Il ne restait quasiment rien du trésor accumulé. Je dépensais tout entre Rome et Milan, pour la drogue, les voyages et tout ce qui allait avec. Dans le tiroir de la pension Primavera, il ne restait plus que quatre mille dollars. Une misère, j’avais cessé de rêver.  

 

Je strie mes yeux de couleurs, je badigeonne mes lèvres de rouge. Ce n’est plus le beau rituel, je parfume mon corps, je l’amène la braderie finale. Je crache du sperme, je me graisse le cul. Je sniffe de l’héroïne, je n’ai plus d’avenir. L’Europe est éteinte, moi je tâtonne dans le noir. Je ne sais plus ce que je veux, pourquoi je le fais. Il ne fait plus jour, je ne sais plus qui je suis. Perla, mon Dieu, quel destin, je ne peux plus m’en détacher. J’entends les voix. Cícera, je veux dormir. M’endormir, dans une caresse. Je vais tout laisser tomber, je rentre à la maison. Mais qu’est-ce qu’il a à klaxonner ce connard ! Oui oui, je te la fais ta passe : cinquante le cul, trente la pipe, mais baisse tes phares connard ! Mon Dieu non, ça c’est l’enfer, ça c’est un pauvre mec. Entre ses jambes, il a une bite large comme un fond de verre, le malheureux. Il parle, il parle, il parle, il veut parler de son malheur. Toutes les femmes l’ont abandonné. Mais qu’est-ce que j’ai à voir avec ça, moi ? Chacun brûle seul dans son enfer. Le nôtre, entre les jambes. Non, pas de passe pour toi, toi tu es malade, va voir une putain. Mais lui me parle, moi je suis dans le noir. Je prends un rail, je ne descends pas de la voiture. Je l’entends, je ne l’écoute pas. Le vent souffle dans ma tête. Un pauvre gars, un laissé-pour-compte. Mon Dieu, je fais quoi. Je me graisse encore le cul, il n’y a pas de préservatif qui le contienne. Pourquoi je ne m’en vais pas ? Doucement, fais doucement animal ! Arrête-toi connard, j’y arrive pas ! Je perds du sang, chaud, il coule entre mes cuisses. Dégage de là sale brute, laisse-moi tranquille. Il a la tête entre les mains, moi je l’insulte. Ce n’est qu’un pauvre gars, mais moi j’y arrive pas. Dégagez tous, je veux seulement dormir.

 

J’allais mal, le sang coagulé entre mes jambes. Encore une ligne, je voulais finir, fermer les yeux dans mon lit. Les rouvrir sur des murs et des visages familiers : Demain je pars au Brésil, je laisse tout tomber. Mais Œil de monstre était sur le seuil à attendre. Donne-moi mon argent la vieille, demain je pars. Y a plus d’argent, princesse, ton coffre est vide. Elle riait, la baveuse. Ce crapaud maudit. File l’argent que je t’ai laissé, sinon je te bute ! Appelle la police si tu en as le courage ! Deux amies m’emmenèrent, m’enfermèrent dans ma chambre. Immobile, l’univers s’écroulait sur moi. Mille mains me réduisaient en lambeaux : Mais je vais le buter ce gros tas démoniaque ! J’ouvris la porte, elle débarrassait la cuisine. Je voyais seulement l’horreur, je ne voyais rien. Elle poussa un cri, elle m’aveugla la tête. Je poignardai le monde en la frappant dans le dos. Elle s’accrocha à mon bras avec une force inhumaine. Le monstre, elle me vomissait encore dessus : Maudit pédé, je te ferai interner ! Je lui filai le deuxième et le troisième coup de couteau. Moi je suis maudite. La vieille, par terre, haletait. Elle saignait, elle aussi c’était une pauvre femme. J’avais perdu la tête, je courus le long de la via Manin vers l’église de l’Esquilino. J’étais suivie, les insultes me mordaient les épaules. J’étais maudite, j’allais me faire lyncher. Je hurlai que j’étais une meurtrière, je me livrai à des policiers qui passaient par là en voiture. Je demandai de l’aide, la meute d’enragés derrière moi grognait. La patrouille m’emmena menottes aux poignets. J’étais sauve, loin d’une foule qui n’existait pas.  

 

Il y eut le procès, une condamnation : six ans pour tentative de meurtre. On me fit des analyses : syphilis et séropositivité.  

 

Sans effort, dans les bras du démon, en Europe, on y arrive à voix basse, en silence. Ici chez vous, on ne meurt pas bruyamment. Tués par balle ou à coups de couteau, au milieu des hurlements et des coups de ciseaux. Ici on disparaît sans faire de bruit, tout bas. En silence. Seules et désespérées. Du sida et de l’héroïne. Ou alors dans une cellule, pendues au lavabo. Comme Celma, dont je voudrais qu’on se souvienne. Elle dormait dans la cellule à côté de la mienne, dans cet autre enfer où je vis maintenant et que j’ai choisi de ne pas raconter.        

 

 

Entretien*

 

Maurizio: Princesa. Quelle est l’histoire de ce nom ?

Fernanda : C’est une drôle d’histoire. À vingt ans, en 1983, je travaillais dans un restaurant très connu, un restaurant qui avait deux patrons, deux frères, tous les deux officiers dans l’aéronautique. Ils s’appelaient Omar et Risomar. Je travaillais en cuisine. Je remplaçais un cuisinier qui s’appelait Arlindo. Un jour Risomar s’est plaint auprès d’Arlindo. Il lui a dit de ne pas prendre ses deux jours de repos hebdomadaires quand il venait déjeuner, parce que personne ne savait faire son plat préféré : le filet mignon à la parmesane. Arlindo a répondu que quelqu’un d’autre pouvait le faire aussi bon que le sien. Risomar a demandé qui était cette personne et Arlindo a répondu que moi je pouvais le faire : Fernandinha. C’est ainsi que Risomar devant tout le monde me dit : Écoute ma princesinha (petite princesse), si tu réussis à faire le filet mignon à la parmesane comme je l’aime tu seras la princesa de mon restaurant. Peu après j’ai appelé le serveur pour apporter à Risomar mon filet mignon à la parmesane. Tout le monde en cuisine pensait que j’aurais droit à des reproches. Risomar au contraire me félicita et augmenta même ma paye. C’est ainsi que je devins Princesa. Ensuite, la nuit, beaucoup de clients qui me cherchaient demandaient : Qui est la bicha qui s’appelle Princesa ? Ici aussi dans la prison de Rebibbia, quand je suis arrivée, en 1981, les autres trans me connaissaient sous le nom de Princesa. Aujourd’hui je préfère être appelée Fernanda. C’est plus discret, Princesa on ne comprend pas. Une fois, dans un bar, un trans m’a appelée Princesa et tous les clients se sont tournés pour voir qui était cette Princesse. Fernanda c’est plus discret.

 

Dehors, cela t’arrivait souvent de devoir discuter avec les personnes que tu rencontrais pour être appelée par ton prénom féminin, Fernanda ?

Non, je n’ai jamais eu besoin de discuter beaucoup pour me faire appeler Fernanda. Même les personnes qui connaissaient mon nom d’homme, comme les patrons des pensions où j’habitais, m’appelaient Fernanda. Avec respect.

En dehors de la prison, ceux qui me connaissaient m’appelaient Fernanda, même s’ils savaient que sur mon passeport c’était écrit Fernando ; d’autres m’appelaient Madame ou Mademoiselle. Dehors je n’ai jamais eu de problèmes à cause de ça. Jamais. Dans les restaurants les serveurs m’appelaient Mademoiselle. Même les clients qui m’utilisaient comme un homme me respectaient comme une femme

 

Et en prison, comment t’appellent les gardiens, les travailleurs pénitentiaires, les médecins et les autres détenus ?

En prison les gardiens, par respect de leur travail et de la direction, s’adressent à moi au masculin ; ils sont obligés. Mais s’ils étaient dehors ils n’utiliseraient pas le masculin,
ils m’appelleraient Fernanda, j’en suis sûre.
Il y a deux ans, quand j’étais dehors, j’ai rencontré l’un d’eux. C’était mon client et il m’appelait Fernanda. Mais quand il m’a croisée ici, à l’intérieur, peut-être pour ne
pas attirer les soupçons sur lui, il a commencé à m’appeler Fernando. Je comprends très bien pourquoi il a fait ça. Certains d’entre eux, pour plaisanter, sans que les autres s’en aperçoivent, utilisent le féminin, c’est normal. Même le directeur de la prison m’appelle Fernando, forcément, mais je n’en doute pas, s’il m’avait connue
dehors il m’aurait appelée Fernanda. Le prêtre m’appelle Fernanda. D’autres, les bénévoles de la Caritas et quelques médecins, m’appellent Fernanda. Mais c’est normal pour ces gens d’avoir deux règles. Pour les détenus en revanche il n’y a qu’une seule règle et c’est tout : Fernanda.

Depuis que je suis en prison, seuls deux des détenus que je connais utilisent le masculin. Je n’ai jamais compris pourquoi ils n’utilisent le masculin que pour moi, alors que pour les autres trans, beaucoup plus hommes que moi, ils utilisent le féminin.

 

Il y a quelque temps j’ai vu un trans dénommé Kelly se disputer furieusement parce qu’un détenu, avec mépris l’avait appelé « pédé ». C’est quelque chose qui arrive souvent en prison ? Et dehors ?

Non, c’est quelque chose qui arrive seulement en prison. Dehors, ça dépend du comportement de chacun. Dehors, ça n’arrive pas à ceux qui se comportent bien. Ça ne m’est presque jamais arrivé, seulement avec des personnes soûles. Je connais un trans qu’on considère en prison comme la plus féminine. À cause de son comportement, on dit qu’elle ressemble à une jeune fille. Elle s’appelle Celma. C’est vraiment la plus femme, dans sa voix et dans son comportement. J’en ai pourtant vu certains, aussi bien parmi les détenus que parmi les gardiens, la traiter de pédé. J’ai vu des gardiens traiter de pédé même Gianna, un trans très femme, mais peut-être que dans ce cas-là c’est justement à cause de son comportement. Entre nous, on n’emploie jamais ce mot. Même si certains ont de la barbe, j’ai toujours eu pour eux ce respect. Même si nous ne sommes jamais d’accord, sur ce point nous nous respectons.

 

Et toi, tu t’énerves si quelqu’un te dit que tu es gay ou

Oh oui je m’énerve ! Parce que même si je fais partie de la même race et même si je fais ce que font les gays et les homosexuels, nous sommes différents. Devant sa famille, le gay est un homme, habillé en homme. En secret seulement il dit qu’il est femme. Beaucoup d’entre eux couchent aussi bien avec des femmes qu’avec des hommes puis ils mettent une cravate. Alors que le trans se travestit devant toute la société.

Même s’il y a peu de différence entre gay, homosexuel et trans, et que c’est presque la même chose, le gay est réservé ; le trans, au contraire, n’a pas peur, il s’assume, il se montre à tout le monde ; l’homosexuel est discret, il cache son malaise ou son vice aux étrangers. En tout cas, chacun a sa propre personnalité.

 

Si j’ai bien compris, depuis que tu as décidé de devenir Fernanda même dans ton corps, beaucoup s’adressent à toi au féminin, mais il arrive que certains clients te demandent parfois des prestations d’homme.

Oui, mais ceux-là ne sont pas que des clients de transsexuels, ce sont aussi des clients de femmes. Il n’y a pas de pratique qui permette de dire qu’ils couchent seulement avec des trans. Ils couchent sûrement aussi avec des femmes.

Cependant, c’est vrai, certains clients nous demandent d’avoir un comportement d’homme avec eux. Voilà la confusion. Généralement ils sont presque tous mariés ou ils ont une femme à leurs côtés. C’est là que beaucoup de gens se trompent : quand on pense que parce qu’un homme couche avec un trans, c’est un pédé. Ce n’est pas comme ça. Bien sûr, si on voit cet homme avec un gay, c’est différent ! Parce que quel aspect féminin le gay peut-il offrir à un homme ?

Bref, certains clients veulent que les trans n’aient que des comportements d’homme. D’autres demandent au contraire au trans les deux prestations : d’homme et de femme.

 

Est-ce qu’en prison aussi certains transsexuels ont un comportement d’homme ?

Oui, il y en a qui ont ce comportement. Et pas seulement en prison, dehors aussi. Le motif, c’est l’argent. Moi aussi, je me suis comportée comme un homme pour obtenir de l’argent de ces clients. Mais je ne me suis jamais comportée comme
un homme avec une femme ou avec un autre trans. Pour moi un trans qui se comporte comme un homme avec un autre trans, c’est triste, dégueulasse. Je connais beaucoup de trans qui le font. Avec moi aussi on a voulu essayer, dedans comme dehors. Un de mes concitoyens a essayé. Il a insisté, j’ai dit non. Je ne sais pas quel plaisir on a en faisant la femme pour un autre trans, personnellement ça m’ennuie. Moi je n’ai accepté l’amour que de vrais hommes, même un peu fantasques. Si un transsexuel fait l’homme pour un autre transsexuel en prison, ça veut dire qu’il le faisait aussi dehors, qu’il aime les femmes et pas les hommes. J’ai connu un garçon qui aimait faire de la moto. Je suis montée derrière lui, il faisait froid et je me suis serrée contre lui. Mes seins touchaient ses épaules. Il m’a dit qu’il aimait sentir ma poitrine sur son dos quand il faisait de la moto. Après ce trajet, j’ai vérifié que ce garçon était bien un homme, il avait seulement une fantasia différente, particulière. Alors je lui ai demandé : « Mais même quand tu emmènes les femmes en moto tu éprouves le même plaisir qu’avec moi ? » Il m’a répondu qu’il n’aimait pas les seins des femmes pour cette fantasia-là. Ce n’était pas un pédé, c’était un homme et je pense qu’il l’est encore aujourd’hui. Je sais, ceux qui ont une langue de vipère auront sans doute de mauvaises pensées.

 

À un moment donné de ta vie, tu as décidé de devenir Fernanda de jour comme de nuit. Comment devait être Fernanda de jour ? Et de nuit ?

Après être arrivée là où j’étais arrivée, même si mon corps avait changé, la difficulté restait toujours la même. Pour vivre je devais me prostituer. Sinon comment faire pour le loyer, pour manger, pour les habits et pour tout le reste ?

J’ai commencé à me prostituer il y a dix ans. Ce sont des choses qui arrivent même dans la vie d’une femme normale. Pour ne dépendre de personne, pour vivre comme je voulais. De toute façon moi j’aime vivre comme ça. La nuit tout le monde me voit. Si, comme pute, je veux gagner un peu plus d’argent, je dois exposer mon corps. Mais seulement de nuit, seulement dans la zone où je vais pour ce genre de travail. Le soir, ou la nuit, quand je ne travaille pas, j’aime au contraire m’habiller comme une femme mariée. Même si je n’ai pas de mari, je me suis toujours comportée comme ça. La journée, je ne me suis jamais promenée habillée comme une pute ; ça me dégoûte de voir une femme qui se comporte comme une pute devant tout le monde, devant les enfants et les personnes âgées. Le jour on doit avoir un peu de respect pour soi-même. Je n’ai jamais fait de striptease le jour, à part à la plage. La nuit, oui, je l’ai fait pour ces clients qui sinon ne seraient pas venus avec moi ; pour ne pas perdre chaque nuit trois ou quatre clients qui, au minimum, me ramenaient deux ou trois-cent mille lires. Avec le striptease les clients obtenaient satisfaction et
moi de l’argent. J’étais obligée de le faire. Sur le trottoir j’étais au milieu des autres trans, au milieu des putes, des pédés, bref au milieu d’hommes de toute sorte. Si j’avais eu honte, les autres trans m’auraient piqué le client. Ce n’était pas facile, il y avait la concurrence. Quand il n’y avait pas de concurrence, je travaillais même habillée normalement. Bref, la nuit je faisais la pute. Mais dans les milieux que je fréquentais le jour j’étais une dame et j’étais toujours respectée.

Quand j’étais encore un gay, ou mieux, quand je n’avais pas encore de seins et que j’étais une chose indéfinissable, quand je n’avais encore aucun trait féminin, que je n’avais pas encore mes prothèses en silicone ni le dosage hormonal d’aujourd’hui, voilà, à cette époque, j’avais déjà l’intention d’imiter une actrice brésilienne très célèbre, Sonia Braga, et d’être comme elle. Moi je la voyais dans les films, sur les chaînes de la télé brésilienne. En tant que femme, Sonia Braga est parfaite. Elle a les cheveux très longs, comme je les aime. Elle a une peau mate, pas noire. Son visage est un peu maigre, il n’est pas rond comme un ballon. Son corps, du moins comme je le vois moi, est parfait. J’ai toujours eu le même désir : être comme elle, comme Sonia Braga. Et aujourd’hui, si je me regarde dans le miroir et que je vois Sonia Braga dans les magazines, je vois qu’il n’y a pas une grande différence !

 

Y a-t-il des différences de forme entre le corps que se font fabriquer les transsexuels brésiliens et celui des transsexuels

Oui, il y a une différence qu’on remarque très bien. Pour les transsexuels brésiliens le corps est refait avec le souci de mettre en valeur la partie qui attire le plus l’attention des hommes, principalement des hommes brésiliens. Cette partie c’est a bunda, ou bumbum, le cul. Si tu as un beau cul, alors tout va bien ! Et puis il y a les autres parties du corps, où, si on fait un beau travail, on réussit à enlever 60 % des traits masculins. Les grosses poitrines ne plaisent pas beaucoup aux Brésiliens. Les femmes brésiliennes doivent avoir une taille de poitrine proportionnée à leur corps tandis qu’elles exagèrent toutes avec leurs fesses.

Les transsexuels italiens, au contraire, ont une poitrine aussi grosse que leur cul est petit. Beaucoup d’entre eux ont peur de se faire faire des injections de silicone et quand ils entendent parler du risque encouru, ils laissent tomber. Les trans italiens n’accordent pas une grande importance aux fesses, ils se soucient plus de leur poitrine. Il suffit d’avoir une grosse poitrine et pour eux tout va bien.

Au Brésil, des gens deviennent riches en faisant des injections de silicone. Certains travaillent dans des cliniques spécialisées, d’autres font les injections chez eux. Au Brésil, ce sont les travestis qui ont commencé à utiliser le silicone, ensuite beaucoup de femmes se sont demandé comment c’était possible qu’un transsexuel puisse avoir un corps féminin plus beau et plus harmonieux que le leur. Beaucoup de femmes envient les transsexuels parce que la caractéristique du transsexuel brésilien est justement d’avoir un bon gros cul. Ensuite les actrices ont commencé.

On fait aussi des injections de silicone dans la poitrine mais pour la poitrine, comme pour le visage, c’est très dangereux. Quelques trans brésiliens qui ont fait des injections faciales ont vu leur visage se déformer, se gonfler comme un ballon. Il y a deux sortes d’injections possibles. La première se fait sous anesthésie, la deuxième non. Celle-ci est la préférée du bombador ou de la bombadeira : la personne qui fait l’injection. Il y a eu beaucoup de morts à cause des injections de silicone, c’étaient toujours des trans qui exagéraient. L’injection sans anesthésie est très douloureuse. Mais elle est moins risquée parce que si l’aiguille trouve une veine ou un vaisseau pulmonaire, on le sent tout de suite et la douleur arrive. Pour moi il a fallu deux heures et vingt minutes pour l’injection. J’avais l’impression d’accoucher. Je voulais me lever du lit parce que je n’arrivais pas à supporter toute cette douleur, mais je savais que c’était la douleur de la beauté et je n’ai pas bougé. À trois reprises, j’ai fait l’injection sans anesthésie. Aujourd’hui, je pense que je n’arriverais pas à supporter encore toute cette souffrance. Moi, je n’ai fait que des injections aux fesses. Je les ai faites avec un transsexuel brésilien qui habite à Rio de Janeiro. Il avait déménagé à Paris mais, quand il a été expulsé, il est rentré au Brésil. C’est un trans très célèbre pour les injections de silicone. Severina, c’est son nom. Elle a fabriqué les corps de nombreux transsexuels, des centaines de corps. C’est un des premiers trans brésiliens. Aujourd’hui elle a cinquante ou cinquante-cinq ans. La poitrine, il faut la faire faire à un docteur, avec des prothèses. Les seins qu’on fait pousser avec des hormones sont différents de ceux avec des prothèses. Avec les premiers il faut toujours être sous hormones parce que si tu arrêtes pendant un moment, ils disparaissent. Moi, de toute façon, je dois quand même toujours être sous hormones parce qu’une de mes prothèses s’est percée et, pour ne pas faire voir un défaut aussi visible (un sein plus grand que l’autre), je suis obligée de prendre des hormones jusqu’à ce que je puisse me faire réopérer.

 

Il y a des spécialistes qui font les injections de silicone sous anesthésie et il y a les bombadores qui ne sont pas médecins et qui font les injections chez eux. Peux-tu me parler de ces gens-là ? Sont-ils tous des transsexuels comme Severina?

Ceux qui font les injections chez eux sont dans l’illégalité. Mais chaque pays a ses règles et au Brésil la police, bien qu’elle
le sache, fait comme si de rien n’était. Le problème, c’est que ces bombadores – qui sont généralement des transsexuels – devraient faire un peu plus attention et être plus responsables puisque avec les injections à domicile, le risque de mort est toujours très élevé. Il peut arriver en revanche que quelqu’un assiste à une injection de silicone. Il s’achète ensuite le matériel nécessaire et fait courir le bruit qu’il sait faire lui aussi les injections. À ce compte-là, le premier client qui tombe sur lui doit s’estimer chanceux s’il ne lui arrive rien parce que si la seringue prend un vaisseau relié au cœur ou au poumon, il y reste. Beaucoup de transsexuels sont morts comme ça à São Paulo et à Rio.

Il y a maintenant cinq ou six cliniques légales. Il y a des années, il n’y en avait que deux ou trois dans tout le Brésil. Les femmes et les artistes y allaient. Ce n’est que maintenant que quelques trans en pleine transformation y vont.

Voilà, quatre-vingt-quinze pour cent des corps faits avec du silicone sont illégaux et faits par des bombadores. Ces derniers
sont presque tous des transsexuels, ce sont les transsexuels les plus responsables, pas des personnes quelconques. Severina, par exemple, est un transsexuel qui n’a jamais eu de problèmes avec les injections. Moi, je les ai toujours faites avec elle. Il n’y a que la dernière fois
que je me suis sentie mal. J’habitais à São Paulo et Severina était à Rio. J’avais fait l’injection et je n’aurais pas dû rentrer dans la même journée. Mais je l’ai quand même fait, un trajet long comme aller de Milan à Rome. Quand je suis arrivée à São Paulo, un peu de silicone sortait de ma hanche droite. En 1986, je voulais me faire
les seins avec du silicone liquide mais Severina m’a dit que c’était dangereux et elle m’a conseillé de me faire mettre des prothèses chez un docteur.

 

Connais-tu quelques bombadores de silicone ?

J’en connais beaucoup. À part Severina, il y en a d’autres très douées. Jelma et Fiorella, par exemple, deux trans qui vivent à Rio. Eunice, en revanche, est une femme et elle vit à São Paulo. João est un homme et il vit
lui aussi à São Paulo. Marli est un trans et vit à Recife, maintenant elle s’est fait opérer et elle habite dans un petit village ici en Italie. Elle s’est mariée. La dernière fois que je l’ai vue, c’était à Viareggio
en 1989, au mois de mars. Manuela est trans et elle vit à São Paulo.

Daniela vivait à Curitiba, capitale du Paraná. Maintenant elle est morte mais elle a été la première trans à faire des injections de silicone au Brésil. Elle est morte dans un accident de voiture. Ils sont tous devenus bombadores en apprenant des autres. Puis il y a Rosana Staise, elle est transsexuelle et elle vit à Belo Horizonte, la capitale de l’État de Minas Gerais. Meuza, c’en est une autre, une femme qui vit à Campinas, à côté de São Paulo. Les bombadores
y sont depuis environ treize ans mais maintenant il y en a des nouveaux et ils sont plus nombreux. Il n’y a pas d’écoles pour devenir bombador, il faut apprendre avec quelqu’un. En tout, il y
a dix bombadores célèbres au Brésil : deux femmes, un homme et sept transsexuels. Il y a deux cliniques très célèbres : celle à Rio, du docteur Vinicius, où j’ai fait les prothèses de mes seins, et celle à São Paulo, la clinique du docteur Jran, la plus connue. Maintenant, il doit sûrement y en avoir d’autres.
Presque tous les trans vont chez le bombador. Ils vont dans les cliniques pour se faire faire la poitrine ou alors s’ils ont des problèmes avec le silicone. Le fait est qu’avec le chirurgien, on ne peut pas demander la quantité de silicone qu’on veut : c’est lui qui décide. Au contraire, avec le bombador, c’est le trans qui décide.

Ce sont toujours les femmes qui vont chez le docteur, parce que les femmes ont peur d’exagérer. Les trans non, les trans décident avant d’aller chez le docteur. Ce sont eux qui décident, voilà l’histoire.

 

Tu me racontes l’histoire de ta rencontre avec Severina ?

On s’est connues en septembre 1985. Je venais de Salvador, Bahia. Et j’ai emménagé dans un appartement qui était en face
du sien, dans la même rue de Rio. Déjà à Bahia j’entendais dire que Severina était la
meilleure. J’étais à Rio depuis trois jours quand, en passant à côté de cinq ou six transsexuels qui parlaient avec une femme, je me suis arrêtée et j’ai demandé à deux d’entre eux que j’avais déjà vus s’ils connaissaient Severina la bombadeira. La femme me répondit : C’est moi. Cette femme était un trans, c’était justement elle, Severina. Elle me demanda si je voulais me bomber. Je lui répondis que j’avais peur. Et elle : Comment ça, peur ? Si tu veux être femme, il faut endurer la douleur, il n’y a que comme ça que tu deviendras femme. De toute façon j’avais déjà l’intention de mettre du silicone pour avoir un peu de hanches, comme les femmes en ont. Ensuite elle
m’a demandé d’où j’étais et moi : De Campina Grande, Paraiba. Quelle surprise, elle aussi était partie de Campina Grande vingt ans auparavant pour venir à Rio. Nous étions du même village. Elle me demanda pourquoi je n’étais pas venue directement à Rio, je lui racontai ma vie. Elle la sienne. Elle me dit que si je voulais je pouvais faire l’injection tout de suite et la payer après. Quand
je suis allée chez elle, j’ai vu beaucoup de tableaux, beaucoup de photographies, toutes de transsexuels célèbres qui étaient passés entre ses mains. Leurs corps étaient magnifiques. Tous faits avec du silicone, beaux à en perdre la tête. J’ai travaillé deux semaines – je tapinais, naturellement – pour me faire de l’argent. Et puis j’ai vu le corps d’un trans. Et alors j’ai demandé à Severina d’avoir le même. C’était Perla, un transsexuel aux cheveux foncés et à la peau mate comme la mienne.

Quand en 1988 je revis Perla à Madrid, beaucoup de gens me confondaient avec elle. Je regrette qu’elle soit morte, en Espagne. Overdose d’héroïne. Suicide. Elle s’était injecté cinq grammes peu après avoir appris qu’elle avait le sida. Nous étions la copie l’une de l’autre, Perla et moi. Enfin, pour arriver à avoir un corps comme celui de Perla, il a fallu une deuxième injection. Perla & Princesa – Carlos & Fernando. Severina est l’un des premiers trans, je veux dire que lorsque je suis née, elle était déjà trans. Elle vivait de la prostitution et en 1980 elle est partie à Paris. Mais elle n’a pas eu de chance et a été expulsée. En 1981, elle est partie à Curitiba pour faire des injections avec Daniela. À son retour elle a rapporté une bonne quantité de silicone. Elle se fit les injections toute seule, après quoi elle devint une célèbre bombadeira. Severina a aussi fait les corps de quelques femmes. Elle avait un peu d’expérience parce que dans sa vie, quand elle était encore un gay, quand elle vivait avec sa famille, elle était infirmier. Elle savait où mettre la seringue de silicone. Aujourd’hui c’est une experte. Je l’ai vue ici aussi, en Italie, en 1988, à Milan, elle était venue pour faire des injections à quelques trans.

Quand on fait des injections, six heures avant et six heures après on ne peut pas manger. On ne peut pas boire non plus de boissons alcoolisées comme le vin ou le whisky, rien. Le jour prévu, Severina me fit entrer dans une pièce avec un lit en fer et un matelas dur. J’aurais pu amener quelqu’un pour voir mais qui avait le courage de venir ? Une collègue eut une fois ce courage, lorsqu’elle me vit avec toutes ces aiguilles enfoncées dans la peau, elle cria si fort que j’eus encore plus peur. En tout cas, d’habitude, la bombadeira ne veut pas d’étrangers au moment où elle fait l’injection. Après l’opération, il faut rester au lit pendant trois ou quatre jours, on ne peut pas marcher plus de cinq ou dix minutes d’affilée.

 

D’après ce que tu me dis, Daniela a été le premier transsexuel qui a eu recours au silicone au Brésil, en 1981. Tu me parles un peu d’elle ?

Daniela a été une transsexuelle qui a eu du succès non pas pour sa beauté mais grâce au silicone. En 1980 elle est partie à Paris où un chirurgien plasticien lui a mis des prothèses à la poitrine. Et elle revint de Paris avec pas mal d’argent. Comme transsexuel, elle était parfaite. Après le voyage en France elle n’eut plus besoin de se prostituer, elle commença à faire des injections de silicone aux trans ainsi qu’aux femmes. C’est elle qui a fait le corps de Roberta Close, le plus beau trans du Brésil. Roberta est une artiste de la télévision brésilienne. Elle s’est fait opérer et elle vit à Rio ; elle est connue de beaucoup de monde : des Français, des Suisses, des Italiens.

Daniela a fait d’autres modèles, par exemple Tuca Rubirosa qui habite aujourd’hui à Genève. Le corps de Tuca est splendide. Jarley, c’est un autre corps modelé par Daniela. C’est elle aussi qui a fait de ses mains le corps de Telma Lipe, le trans le plus connu de São Paulo.

Aujourd’hui ces trans qui ont eu le corps bombé par Daniela sont les plus beaux de tous. Daniela était capable de transformer n’importe quel corps masculin en corps féminin. De les rendre parfaits comme ceux des femmes. Daniela aussi était une artiste, comme Roberta Close. Toutes les deux, pour arriver là où elles sont arrivées, sont parties de la prostitution. Peut-être que la prostitution ne leur convenait pas, mais comme on dit, si tu veux obtenir beaucoup de la vie, tu dois faire la pute.

 

Une fois injecté, le silicone peut s’enlever ? Tu connais des histoires de transsexuels qui ont voulu faire marche arrière ?

Bien sûr qu’on peut l’enlever mais c’est
une intervention très délicate parce qu’une fois qu’il est injecté dans le visage, dans la poitrine, dans les hanches ou dans n’importe quelle autre partie du corps, le silicone entre dans la chair, en profondeur. Pour enlever
ce silicone qui a désormais pénétré dans la chair, il faut aller chez un bon chirurgien plasticien. Le médecin doit utiliser des instruments très sophistiqués, il doit ouvrir, délicatement, un muscle après l’autre pour séparer le silicone de la chair. De plus, pour enlever le silicone, il faut faire une anesthésie parfaite.

Jusqu’à présent je n’ai vu aucun trans qui voulait faire marche arrière. Mais j’ai connu deux trans brésiliens qui, à cause de déformations, ont dû se faire enlever une partie du silicone. Un des deux avait un visage et un corps très beaux mais il avait exagéré au niveau des hanches et il a été obligé de s’en faire enlever un peu, mais après il a gardé une cicatrice. L’autre s’est fait enlever le silicone du visage. Il en avait trop mis. Mais son défaut est resté. Je n’ai jamais vu personne enlever le silicone pour redevenir comme avant.

 

Parlons des clients. Tu en as eu des centaines, au Brésil comme en Europe, et tu écris dans ton récit que les clients italiens – je fais référence à tes expériences de Milan et de Rome – sont plus polis, moins violents que ceux de Rio ou de São Paulo, mais aussi plus vicieux. Peux-tu m’indiquer les différences ? Qu’est-ce que ça veut dire, plus vicieux ?

Les clients italiens, ou plutôt la majorité des clients italiens, 80 %, aiment voir aussi la partie masculine des transsexuels, pas seulement leur partie féminine. Je prends un exemple. Quand un client vient me voir et paie en avance, je pense au fond de moi, presque immédiatement, qu’il paie parce qu’il veut mon cul et c’est tout. Mais voilà, en Italie, la plupart du temps, ce n’est pas le cas.

Il y a des clients qui bien sûr veulent mes fesses, mais ils insistent aussi pour que je me masturbe. Ce sont des clients qui insistent pour voir et toucher ma queue. Il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir des clients qui payaient seulement si je leur montrais que je me masturbais. Que j’arrive ou non à l’orgasme leur était égal, ce qui comptait pour eux c’était de voir ce spectacle. Beaucoup de ces clients ne sont pas des pédés, ce sont seulement des types qui laissent libre cours avec nous à leur homosexualité latente.

Avant de finir en prison, à Rome, j’avais un client régulier qui me payait deux cent mille lires la prestation. En voiture. Il ne me touchait pas devant, il me prenait par derrière. Mais avant, je devais me masturber devant lui. La première fois qu’il me l’a demandé, je n’ai pas compris, et je le lui ai dit : Je n’aime pas faire l’homme pour toi. Mais il m’a répondu : Non, moi je veux seulement voir que tu bandes et que tu te masturbes. Il a insisté, et comme il y avait deux cent mille lires en jeu… Bref, je me suis concentrée sur ce qu’il voulait, même si ce n’était pas ce que j’aimais, et je l’ai fait. Je me sentais femme et homme en même temps. C’était compris dans mon travail et je devais le faire, j’avais besoin de cet argent.

Il y a d’autres clients qui aiment baiser les transsexuels, mais qui veulent d’abord être baisés. Il y a aussi des fois où les clients, des hommes barbus et moustachus, veulent faire des pipes aux trans. Je ne peux pas cacher, je ne peux pas nier que j’ai fait et essayé tout ça. Je n’ai pas honte de dire que bien souvent j’ai donné satisfaction à de nombreux clients en leur faisant explorer ma part masculine. J’ai tout essayé, même ce qui ne me plaisait pas. Mais c’est l’argent qui me poussait à le faire ! Et je tiens à dire que je l’ai fait seulement avec les hommes. Même en me menaçant de mort, on ne pourrait pas me faire avoir des rapports sexuels avec d’autres trans, ni avec des femmes !

Le 69 est un des autres vices que j’ai souvent rencontrés chez les clients. Parfois, avec certains clients, pour être honnête, j’aimais ça. Je me souviens d’un monsieur bien habillé, propre sur lui et avec une bonne situation financière, très poli. Il me disait : Moi je ne fais que ça, le 69, et c’est tout. D’ailleurs, j’aime baiser et pas être baisé. C’est ce qu’il disait.

Voilà les vices les plus fréquents des Italiens. Ce qui ne veut pas dire qu’à Rio ou à São Paulo il n’y a pas de clients qui demandent ce type de prestations. Il y en a mais c’est une minorité. Par contre ici en Italie, c’est la majorité. Quoi qu’il en soit, j’estime que ces clients qui font des pipes ou qui se font pénétrer par des trans sont homosexuels. En ce qui concerne les autres, je ne les juge pas. Ils aiment le spectacle. D’après moi, ceux-là ne son

Une autre différence entre les clients européens et les clients brésiliens est qu’ici ils paient d’abord, en avance. Au Brésil, en revanche, ils paient après.

Voilà, ce sont les vices les plus particuliers et les plus fréquents des clients romains et milanais, des vices différents de ceux qu’ont les clients de Rio et de São Paulo.

 

Comment est organisée l’émigration transsexuelle ?

Il n’y a aucune organisation pour cette émigration. Par contre, il peut arriver que quand un transsexuel est expulsé hors de l’Europe, une fois qu’il arrive au Brésil, il n’a plus d’argent pour retourner là-bas. Alors, souvent, il s’adresse à un autre trans qui a déjà un train de vie bien assuré. Ils concluent un accord et ce dernier lui paie son
billet. Le trans qui a financé le billet, parfois, vient lui-même en Europe pour récupérer la somme due. D’autres fois, par contre, il attend son débiteur au retour. Une sorte de prêt usuraire. Certains de ces financeurs sont des trans tyranniques, ou travaillent de mèche avec la police carioca ou de São Paulo. Ils attendent aussi à leur retour ceux qui ont déjà payé leur dette et leur demandent encore
de l’argent pour une autre raison, par exemple pour un retard de paiement. Il arrive alors que ceux qui doivent payer se rebellent. Quoi qu’il en soit, la majorité des transsexuels brésiliens viennent en Europe par leurs propres moyens, comme je l’ai fait moi-même.On va dans une agence, on demande l’adresse d’un hôtel ou d’une pension et c’est parti. Ce dont on souffre, c’est la langue. Au début la situation est dure, mais généralement il y a toujours quelqu’un qui parle le portugais et la plupart du temps, en arrivant, on rencontre d’autres trans…

 

Quels itinéraires empruntent les transsexuels brésiliens pour entrer clandestinement en Italie ?

Ils entrent souvent par la France, à la frontière de Vintimille. Ou bien par la Suisse (Chiasso et Lugano). Ils traversent ces frontières cachés dans des camions avec la complicité des camionneurs. Ou bien ils empruntent l’itinéraire des montagnes, par l’Autriche ou par la Yougoslavie, la nuit, à pied. Moi par exemple j’ai passé deux fois la frontière de Vintimille cachée dans un camion. Une autre fois, je l’ai passée tranquillement assise en voiture avec un monsieur qui connaissait bien la police des frontières. De temps en temps il peut arriver qu’on entre avec de faux papiers. Il y a des trans qui sont passés, au nez et à la barbe des policiers, avec des passeports au nom de femmes. Tous les problèmes que les trans rencontrent aujourd’hui pour entrer en Italie sont la conséquence du bordel qui a suivi leur arrivée en masse. En effet, les premiers trans qui sont arrivés en Italie, dans les années 1985-1986, sont arrivés tranquillement comme des touristes aux aéroports de Malpensa ou de Fiumicino. Ou bien en train. En 1986, vingt-six transsexuels ont débarqué au port de Gênes. Ils étaient partis en bateau de Barcelone, ils ont tous eu leur visa d’entrée comme des touristes. Aujourd’hui, même avec dix millions en poche, on ne te le délivre pas. On te laisse entrer seulement si tu as un travail, ou si tu as un domicile déclaré chez une famille. Aujourd’hui il y a plus de contrôles.

Quand un trans brésilien arrive en Europe, à qui s’adresse-t-il pour organiser sa vie ?

Il ne s’adresse à personne. La première chose qu’il fait, c’est de chercher un hôtel ou une pension. Après, il demande au patron de la pension, ou à un autre transsexuel qui se trouve déjà là, le nom des rues où on se prostitue. Ou il demande à un chauffeur de taxi de l’emmener là où il sait. D’autres fois, tout simplement, on commence à marcher, il y a toujours quelqu’un qui s’arrête et qui peut te donner des indications. Comme je l’ai déjà dit, le plus dur c’est la langue. Même si pour un transsexuel étranger ce n’est pas si difficile : pour certaines choses, on se comprend vite. Les gestes suffisent, sans compter que les clients… apprennent tout de suite le portugais.

 

Qui sont les trans qui en Europe se font payer une taxe pour le trottoir ?

Ce sont les premiers transsexuels arrivés en Europe qui asservissent les autres
trans. Ils se font aider par les hommes, ou ils s’imposent avec la protection de la police. Oui, parce que certains vieux trans travaillaient pour la police. C’est arrivé en France. En Italie ceux qui dominaient étaient principalement des hommes italiens et pas des transsexuels brésiliens. À Paris il y avait un transsexuel qui s’appelait Elisa. C’était une des premières arrivées. Elle s’était fait connaître des Arabes et elle collaborait avec la police. Elle régnait sur une rue célèbre, à Pigalle. Vingt, vingt-cinq transsexuels y travaillaient chaque soir. Elisa les commandait et les contrôlait. Elle faisait payer une taxe et mettait des amendes. Les autres trans y allaient quand même parce que l’endroit était très rentable. Mais Elisa ne travaillait pas toute seule ; elle venait toujours en Mercedes, accompagnée de trois ou quatre Arabes. Les trans devaient payer la somme qu’elle décidait, sinon elle les chassait. Elle savait tout de suite quand un trans partait du Brésil et quand il arrivait à Paris. S’il n’acceptait pas ses propositions, elle le faisait expulser. Immédiatement. Elisa a été tuée brutalement sur le seuil de son appartement par un autre transsexuel brésilien qui ne supportait plus ses abus de pouvoir. C’est une histoire qui s’est passée il y a environ douze ans.

Au Bois de Boulogne, ce n’était pas une seule bicha qui commandait mais cinq ou six vieux transsexuels qui exigeaient un droit de péage. Quoi qu’il en soit, ils étaient moins dangereux qu’Elisa.

Ce sont toujours les plus vieux qui asservissent les autres. En Italie par contre, dans la majorité des cas, ils n’ont pas pu le faire parce que les hommes italiens le faisaient déjà. Deux trans qui ont tenté de faire en Italie ce qu’ils faisaient en France ont aussitôt fini derrière les barreaux. Aujourd’hui je crois qu’il y a moins d’histoires de ce genre.

 

À Madrid tu as eu des problèmes avec des trans espagnols parce que tu t’étais trompée de trottoir. Peux-tu me raconter comment sont les rapports entre les trans brésiliens et les trans italiens ? Est-ce qu’il y a des conflits ?

Oui. C’est parce que, comme les clients européens sont particulièrement vicieux, ils aiment que le trans fasse son spectacle. Les Européens voient bien que les Brésiliens se montrent plus, font plus de spectacle que
les trans milanais ou romains. Et puis les trans brésiliens satisfont le client par tous les moyens, ce que les trans italiens parfois ne font pas. Beaucoup de clients disent qu’ils viennent avec nous parce que nous sommes plus efféminés que les trans italiens et parce que nous sommes plus drôles. C’est pour ça que les trans européens perdent leurs clients.

Les clients italiens sont vraiment vicieux. Ils aiment toujours voir de nouveaux visages. Un client qui passe toutes les semaines et qui voit toujours le même visage s’en va avec la première nouveauté qui arrive. Et cette nouveauté c’est nous. Mais il y a aussi des cas de clients réguliers. Je me souviens qu’à Milan j’avais un client qui sortait souvent avec moi et qui avait peur de la délinquance des autres trans. Alors, il arrive qu’un client qui sympathise avec un trans reste avec lui et c’est tout.

 

Il y a une différence entre faire le trottoir à Rio ou à São Paulo et à Milan ou à Rome ?

Oui, il y en a une. Une très grande. Sur les trottoirs de Rome ou de Milan, un transsexuel qui travaille de façon honnête, sans agresser les clients et sans se faire impliquer dans le trafic de drogue, ne se fait jamais tuer ou massacrer dans la rue comme cela arrive à l’inverse à Rio et São Paulo. Au Brésil, pour être tué, il suffit de ne pas revenir à quelqu’un, il suffit de ne pas vouloir faire l’amour gratuitement avec certains individus. Parfois aussi on paie de sa vie les erreurs commises par d’autres trans. Là-bas, il y a de la violence et de la discrimination.

 

Peux-tu me raconter une nuit de prostitution à Milan et à Rome. Les lieux, les épisodes, le climat ?

À Milan, via Melchiorre Gioia, à côté de la gare Garibaldi, on aurait dit un podium, un défilé. L’été, ça durait de neuf heures du soir à cinq heures du matin. Nous étions toutes presque nues. Moi je travaillais en mini-jupe et en talons aiguilles. L’hiver, en revanche, je travaillais avec un manteau de fourrure
qui m’arrivait aux genoux, dessous j’avais une petite culotte et rien d’autre. Beaucoup de trans, l’hiver, enlevaient même leur culotte et se couvraient avec un simple manteau de fourrure. Là il fallait obligatoirement se déshabiller parce que la concurrence était rude. On arrivait au point où tout le monde se déshabillait. On devait le faire si on voulait travailler. Même les filles sérieuses devaient le faire. Surtout pour les Milanais qui sont beaucoup plus vicieux que les Romains.

Notre quotidien, c’était que quand un trans se faisait quinze voitures en une nuit, les prises de bec commençaient. La jalousie. Certains commençaient à dire que celle-là faisait des réductions, qu’elle devait partir. Celles qui en avaient le courage envoyaient
les jalouses se faire foutre et restaient. Les autres partaient. Et puis il y avait les insultes avec les clients. Et puis commençaient les discussions sur celles qui avaient travaillé le plus, celles qui avaient atteint dix mille, quinze mille, vingt mille dollars en deux ou trois mois, sur celles qu’on expulsait, sur celles qui se droguaient. On parlait des clients habituels de la rue, de ceux qui payaient bien,
de ceux qui prenaient une soirée pour sniffer de la cocaïne avec les trans. On se déshabillait pour voir qui, parmi nous, avait le plus beau corps, les plus longs cheveux, la plus belle poitrine. On parlait de celles qui avaient fait de la chirurgie, de celles qui avaient un copain, celles qui n’en avaient pas. C’était ça, nos sujets de conversation.

À Rome, par contre, il y avait moins d’embrouilles qu’à Milan. À l’EUR, on travaillait bien. C’était via Flaminia qu’il y avait le plus de bordel. Moi je n’y allais jamais. La première nuit où j’ai travaillé à Rome je suis allée via Cristoforo Colombo, un trottoir via Padre Semeria, à côté de la Fiera di Roma. C’était en novembre 1988. Pas d’engueulades, pas de stripteases, pas d’embrouilles. La police ne permettait pas tout ça. Et de toute façon ce n’était pas nécessaire parce que les clients romains aiment les personnes plus sérieuses, du moins c’est ce que j’ai compris avec mon travail entre Rome et Milan. À Rome, je n’ai jamais eu besoin de me déshabiller dans la rue comme à Milan. Et pourtant je ramassais plus d’argent qu’à Milan. J’allais via Flaminia seulement quand je devais parler à des bichas. Je préférais tapiner à l’EUR et sur les quais du Tibre.

À Milan, via Melchiorre Gioia, il y avait toujours un grand spectacle. Les nuits d’été, le ciel splendide, la rue tout éclairée. Les gens étaient en vacances mais les voitures, via Melchiorre Gioia, ne manquaient jamais. Du soir au matin. Tous les trans travaillaient. Moi je faisais environ dix voitures par nuit. Cinq cent mille lires entraient à coup sûr dans ma poche. À l’époque je ne parlais presque pas italien. En voiture, un ou plusieurs clients me faisaient voir les monuments de Milan, piazza Duomo, porta Venezia, corso Buenos Aires, etc. De temps en temps, quelques trans brésiliens que j’avais connus au Brésil m’emmenaient faire un tour. Je ne connaissais pas encore l’héroïne (je sniffais de temps en temps) et je n’étais peut-être même pas séropositive. J’étais contente de ce que je faisais. J’étais fière d’être une prostituée. Des gens venaient me voir pour louer mon corps même si j’étais étrangère et même si je ne savais pas dialoguer. Ils m’utilisaient mais ils comprenaient que ce métier était ma façon de vivre, de survivre. Mais au milieu de toute cette fantasia, il y avait toujours une angoisse dans mon cœur. Pendant toute la nuit j’avais de nombreuses visites mais ensuite, soudainement, je devais reprendre la route de l’hôtel pour y rester enfermée toute la journée. Alors je me sentais déprimée. Une personne dont on se débarrassait, qui ne faisait pas partie de la société. Je devais passer la journée avec les autres trans, à l’hôtel. Je devais rester dans ma chambre jusqu’au soir, lorsque j’étais à nouveau prête pour via Melchiorre Gioia, pour via Abruzzi – pour le spectacle. J’allais via Abruzzi après deux heures du matin, quand les femmes quittaient le trottoir. Tout le monde me connaissait sous mon nom de scène, Princesa. Quelques Milanais riaient et me demandaient : Pourquoi tu t’appelles Princesa ? C’est un nom comme un autre, José, je répondais – un nom quelconque.

 

 

 

 

 

 

Glossaire      

Baraúna: Grand arbre de la famille des Fabacées (Melanoxylon brauna), au bois dur utilisé pour les constructions.

Bicha: Sangsue, lombric. Terme communément employé au Brésil pour qualifier les homosexuels.

Bombadeira: Praticienne clandestine à laquelle s’adressent les transsexuels pour modifier leur corps par l’injection de silicone.

Bumba-meu-boi: Représentation théâtrale à l’occasion de cortèges où les personnages principaux sont le bœuf, le dragon des mers, le médecin.

Burití: Espèce de palmier (Mauritia vinifera) très commun du Pará à São Paulo. On fait de la liqueur et des gâteaux avec ses fruits.

Caatinga: Zone aride du Nordeste, sa végétation est composée d’arbres qui perdent leurs feuilles pendant les périodes de sécheresse. Riche en cactées, en broméliacées et en arbustes épineux. Décor imaginaire et dramatique d’innombrables œuvres de la littérature brésilienne.

Caboclo: Indigène brésilien à la peau cuivrée ; métis né d’un Blanc et d’une Indienne ou vice-versa ; paysan pauvre des régions de l’intérieur.

Cajarana: Arbre de la famille des Anacardiacées (Spondia dulcis) également appelé cajá-manga.

Cajueiro: Arbre de la famille des Anacardiacées (Anacordium occidentalis).

Churrascaria: Restaurant où l’on sert le churrasco.

Churrasco: Viande cuite sur le gril.

Curumbatá: Poisson d’eau douce de la famille des Erythrinadae (Prochilodus reticulatus).

Dendê: Palmier d’origine africaine (Elaeis guineensis) dont on tire une huile très utilisée dans le Nordeste pour la friture et l’assaisonnement.

Favela: Ensemble d’habitations très pauvres, généralement construites sur les collines ou en bordure des villes, souvent privées des installations sanitaires les plus élémentaires.

Fazenda: Grande propriété rurale consacrée aux cultures et à l’élevage.

Forró: Danse populaire également appelée arrasta-pé (traîne-pieds).

Frevo: Danse d’origine noire au rythme très rapide qui se pratique surtout pendant le carnaval.

Garimpos: Gisements d’or et de diamants.

Garoa: Condition atmosphérique que l’on rencontre quand le brouillard se transforme en minuscules gouttelettes d’eau, lentes et denses. Très fréquente dans la région de São Paulo.

Goiaba: (gâteau de): Gâteau fait avec le fruit de la goiabeira.

Guaranà: Boisson rafraîchissante sucrée et pétillante produite à l’origine avec les graines de guaranà (Paullinia cupana).

Imbu: Fruit de l’imbuzeiro, arbre de la famille des Anacardiacées (Spondias tuberosa).

Jurubeba (liqueur de): Vin liquoreux tiré de la jurubeba (Solanum paniculatum), plante de la famille des Solanacées.

Maconha: Chanvre indien (Cannabis indica). Les fleurs et les feuilles sont utilisées comme stupéfiants.

Mãe-de-santo: Prêtresse de la macumba, rite religieux d’origine africaine avec des influences chrétiennes.

Mandioca: Plante de la famille des Euphorbiacées (Manihot utilissima) et tubercule comestible de cette plante.

Maricão: Efféminé, pédale.

Maricas: Voir maricão.

Marmeleiro: Arbre de la famille des Rosacées (Pyrus cydonia) dont les branches, souples et résistantes, sont souvent utilisées comme fouets.

Meninos de rua: Millions d’enfants qui, à cause de la très grave crise économique, survivent d’expédients dans les rues des grandes métropoles brésiliennes.

Orixás: Divinités de la mythologie africaine que l’on retrouve dans les rites religieux de la macumba et du candomblé brésiliens.

Pitomba: Fruit de la pitombeira (Sapinadus esculentus).

Sítio : Village, bourgade.

Traíra: Poisson de rivière de la famille des Erythrinadae (Hoplias malabaricus).

Urutu: Nom de différentes espèces de serpents venimeux de la famille des crotales.

Veado: Cerf. Terme brésilien vulgaire pour désigner les homosexuels passifs.

 

 

 

Sensibili alle foglie, Prima edizione 1994

 

© Edizioni Sensibili alle foglie Società Cooperativa

 

Tel e fax: 0173742417 – 0774311618

E-mail: sensibiliallefoglie@tiscali.it

http://www.sensibiliallefoglie.it

 

Questo libro racconta la vita e gli incontri di Fernanda Farias de Albuqueque, ovvero Princesa, Principessa. Una storia di vita transessuale. L’esperienza di un corpo in dissonanza, in transito da un’identità sessuale all’altra, bloccato sul confine dell’ambiguità. Né uomo né donna: una fascinazione antica, uno spavento tra le gambe. Il racconto di Princesa prende avvio da lontano: dal Nord-Est del Brasile, al confine con la caatinga, un tempo deserto di pazzi, santi e banditi. E da un corpo maschile, Fernandinho, che mille José di campagna fanno femmina per il loro piacere.

Princesa è anche la narrazione di una metamorfosi e di una fuga. La prima si snoda tra la chimica del silicone e la chirurgia plastica delle bombadeire brasiliane, costruttrici clandestine di corpi “illegali” e transessuali. La seconda, catastrofica, rovina verso un centro vuoto: le grandi città scassate del Brasile e dell’Europa. Fuga paradossale, in ogni caso. Perché lei, l’anomalia, per sottrassi alla vista si rende più che mai visibile e, nel nascondiglio stereotipato di un corpo quasi femminile, letteralmente costruito come-tu-mi-vuoi, diventa trasparente. A volerla di notte, comunque, salvo poi disprezzarla di giorno, sono un fiume di José brasiliani, spagnoli, francesi, italiani; quell’onda crescente che sui marciapiedi di Rio, di Roma o di Milano cerca la prostituzione transessuale per placarsi, col primo sole, in effimere certezze.

La certezza vive semplice – dice la protagonista – gli uomini da una parte, le donne dall’altra. E io?

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